Entretien Entretien avec Négar Djavadi

Par Jean-Baptiste Hamelin, Librairie Le Carnet à spirales (Charlieu)

L’image est au cœur du deuxième roman de Négar Djavadi, l’image saisie par un portable provoquant l’émotion et le buzz. Quarante-huit heures de vies malmenées dans un Paris des quartiers populaires prompts au chaos, au soulèvement, où des personnages gravitent sans se croiser réellement. Haletant, actuel et passionnant !

Quatre ans après le succès de Désorientale, comment vous sentez-vous au moment si particulier de présenter Arène, votre nouveau roman ?

Négar Djavadi - Toujours avec une émotion forte et particulière cette année car le roman a été terminé durant le confinement. C’est impressionnant d’échanger ainsi aussi rapidement avec des premiers lecteurs et se dire que le roman va désormais vivre son chemin.

 

 

Votre Arène est Paris. L’arène est un lieu de spectacles, de violences, de mises à mort. Pourquoi avoir choisi Paris et plus exactement ses quartiers populaires ?

N. D. - L’essentiel de l’action se déroule dans l’Est parisien, dans un périmètre entre Belleville et Jaurès, jusqu’au Canal Saint-Martin. J’avais très envie de parler de ce quartier si particulier où je vis depuis une vingtaine d’années, très familial mais aussi très violent, qui est situé sur quatre arrondissements et possède une longue histoire d’immigration. Un lieu où le « vivre ensemble » s’exerce au quotidien. Et plus largement, l’idée d’écrire sur Paris, cette ville étonnante au rythme effréné, ses monuments, ses quartiers si différents et sa population si variée, m’accompagnait depuis longtemps. Je souhaitais que le roman, par sa forme et son histoire, reflète cette diversité, ce Paris du XXIe siècle où les habitants cohabitent sans échanger, où les écrans permettent le lien telle une toile d’araignée. Cette arène est ce Paris, celui historique, celui des monuments où un événement liera des personnages qui ne se croiseront pas.

 

De nombreux personnages peuplent le roman mais un homme en particulier sera le principal. Pourquoi ce choix ?

N. D. - Benjamin Grossman est en effet le personnage principal de cette galerie. Il est directeur de fictions d’une plate-forme américaine, BeCurrent, concurrente de Netflix. Je suis moi-même scénariste et connais bien ce genre de personnage, ce milieu. Toutefois, ce n’est pas pour cela que j’ai décidé que Benjamin conduirait l’histoire. À travers ce roman, je voulais m’interroger sur un phénomène actuel qui m’interpelle, qui me questionne, cette façon dont les faits et les événements sont saisis par les chaînes d’infos, les réseaux sociaux et sont alors « fictionnalisés ». Quand les événements sont scénarisés, l'opposition qui surgit entre les faits réels et le narratif médiatique génère une dissonance cognitive qui rend ces événements illisibles. C'est que nous vivons actuellement avec l'ingénierie Covid qui déverse plus de scénarios que de réponses. Mon ambition était de créer une histoire illustrant cette manipulation du réel avec, pour personne principal, un maître de la fiction qui en connaît tous les codes.

 

Arène est le règne de l’image. A-t-elle remplacé l’argent ?

N. D. - C’est vrai qu’il y a eu, en littérature, beaucoup de fresques se déroulant dans Paris, fresques sociales amples avec beaucoup de personnages, tissées souvent autour de l’argent. Dans ce roman, il n’est pas question d’argent. Le moteur du roman, celui qui remplace l’argent, est l’image. Car aujourd’hui l’image a une valeur marchande, une valeur importante. On peut, si on est au bon endroit au bon moment, avec son smartphone, saisir la « bonne » image, cette photo qui fera, par l’immédiateté des réseaux sociaux, de son auteur un personnage célèbre courtisé par les médias. C’est cela, Arène, c’est Paris qui se décrit en une photo qui fera polémique et donc le buzz. Benjamin est représentatif de ce monde d’images, ce monde où avoir la bonne image donne accès à beaucoup de choses.

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