Chronique Sollicciano de Ingrid Thobois

Cinématographique et troublant, le troisième roman d’Ingrid Thobois, Sollicciano, est un magnifique portrait de femme : 
Norma-Jean bouscule la vie et ses codes. Ce texte démontre toute l’originalité et la maîtrise d’une auteure qui se plaît en permanence à surprendre son lecteur. Une vraie réussite, une grande émotion 
de lecture.

PAGE : Sollicciano est votre troisième roman, un roman à la construction complexe et toutefois rendue fluide par l’écriture et la mise en place parfaitement huilée. Vous rapportez l’histoire de trois destins, ici montrés en miroir, trois existences qui se répondent. Norma-Jean, le personnage principal, est une belle femme au passé douloureux, mariée à Jean, qui fut autrefois son psychanalyste. Elle rend chaque semaine visite à Marco, emprisonné pour meurtre en Italie à la prison de Sollicciano. Ces trois personnages, liés pour des raisons que l’on découvre au fil de la lecture, vont peu à peu dérailler – vous n’aimez pas, je crois, que l’on recourt au terme de folie pour évoquer ces basculements, ces déraillements. La force du roman réside en tout cas dans ces thèmes qui vous sont chers : la passion jusqu’à la mort, la séparation, le deuil, les fractures de la vie, mais aussi, peut-être, la jalousie qui pousse Marco à devenir le meurtrier de sa compagne. Je voulais cependant commencer par relever la rupture qui se produit avec vos deux précédents livres où le voyage, plus exactement le dépaysement, était très important. Ce n’est plus le cas ici. Y a-t-il une volonté délibérée de tourner une page ?


Ingrid Thobois : Oui, il existe une évolution par rapport à mes deux premiers romans et aux thématiques qui y étaient développées. Mais mon écriture et un certain nombre de procédés narratifs qui me sont propres, demeurent. Cette rupture est sans doute liée à l’évolution de mes préoccupations, dont l’univers du voyage s’est, il est vrai, éloigné.


 

P. : Norma-Jean perd progressivement pied, elle est cependant la proie de fulgurants accès de lucidité, qui alternent avec les épreuves qu’elle fait subir à Jean, son mari, et les visites qu’elle rend à Marco dans sa prison. Épreuves incroyables ! Ce pauvre psychanalyste vit des moments terribles. Alors, folie ou déraillement ?


I. T. : Pour situer plus globalement la trame, ce roman est avant tout le portrait d’une femme, Norma-Jean, dont on suit le parcours, les rapports qu’elle entretient avec son mari et Marco, à qui elle rend visite chaque semaine au parloir, tout en revenant sur son passé… À vrai dire, je n’ai rien contre le terme de folie, simplement, ce n’est pas un roman sur ce sujet. En revanche, chaque personnage se trouve, à sa manière, empreint d’une certaine folie, et Norma-Jean, en particulier, est constamment sur la brèche. Elle déraille, ou elle est saisie d’instants d’extrême déraillement. Mais ne sommes-nous pas tous, à des moments de notre vie, l’objet de tels déraillements ? Cela s’exprime bien sûr à des degrés divers, mais ce qui rend le comportement de Norma-Jean complexe et très inquiétant, c’est qu’elle éprouve à l’endroit de ces déraillements une forme de familiarité − c’est du moins ce que je ressens vis-à-vis d’elle. C’est pour cela que je suis réticente à l’emploi du mot folie. Norma-Jean n’est pas forcément quelqu’un qu’il faut enfermer, bien que l’on puisse aussi se faire enfermer à la suite d’actes relatifs à des moments de démence, ce qui est le cas du prisonnier. Pour autant, le fait d’avoir tué sa femme ne le rend pas nécessairement fou. On est, certes toujours dans cette notion de folie, mais je préfère parler de déraillement.


 

P. : Ce déraillement innerve le livre d’une sorte de suspense, de tension nerveuse. Sur la quatrième de couverture, votre éditeur établit un parallèle entre l’intrigue de Sollicciano et le cinéma d’Alfred Hitchcock. Qu’en pensez-vous ?


I. T. : J’ai découvert cette comparaison en lisant la quatrième de couverture, et elle me paraît parfaitement judicieuse. Les vies de ces trois personnages, au centre desquelles se trouve Norma-Jean, se répondent un peu comme la lumière se reflète sur des éclats de miroir. Je pense également à un film, dont j’ai oublié le titre, et où tout le monde se tire dessus dans une salle de cinéma. Il y a cette image des faits qui se répondent par le biais de temporalités différentes. Sollicciano se construit à travers de nombreux flash-back, on se rend compte par ailleurs que ce qui s’est passé pour l’un a aussi pu se passer pour l’autre à des époques et selon des modalités différentes. La construction en miroir est indéniablement un élément central de la narration et peut en effet rappeler des films − Norma-Jean évoque par exemple le personnage de Carlotta dans Vertigo.


 

P. : Le jeu de miroir évoque aussi l’enfermement, pas seulement celui de Marco dans sa prison, car ce phénomène semble frapper tous vos personnages, Jean, entre autres, dit lui-même qu’il se sent encore plus prisonnier que Marco au fond de sa cellule. Quant à Norma-Jean, elle se projette jusqu’à l’étourdissement dans l’enfermement.


I. T. : Ce n’est pas un livre sur l’univers carcéral, quand bien même cet élément est très présent. En revanche, dans les trois cas de figure, l’enfermement psychique ronge les existences des protagonistes, chacun d’eux se trouvant en situation d’enfermement à un moment ou à un autre. La question d’être enfermé dans une prison ou d’être en liberté relève essentiellement de la perception de chacun et de ce qu’il ressent. Finalement, peut-être que les personnages les plus enfermés sont ceux qui, en tout cas physiquement, sont les moins libres − notamment le personnage de Jean, probablement le plus lucide des trois et le plus libre en terme intellectuel et physique. Mais n’est-il pas, lui aussi, condamné à une forme d’enfermement ? 


 

P. : Comment avez-vous écrit ce livre : vous êtes-vous attachée à composer le récit de chaque personnage avant de les relier les uns aux autres, un peu à la façon d’un puzzle ?


I. T. : Les trois plans ont été rédigés simultanément. Je n’ai pas écrit l’histoire de chaque personnage pour ensuite l’agréger à celle des autres, non. Il y a toutefois à l’origine de ce travail une très forte imprégnation des personnalités de Norma-Jean, Marco et Jean ; ils étaient présents en moi, je couvais cette histoire depuis longtemps. D’ailleurs, le fait que je sois parvenue à écrire en même temps les trois récits prouve qu’ils étaient là profondément en moi.


 

P. : À la fin, Marco sort de vingt-deux années d’incarcération. Il n’a pas compté les jours car il était déterminé à se suicider. Le lecteur aura suivi l’itinéraire de vos personnages au cours de chapitres très denses, qui deviennent tout à coup très brefs. Puis les personnages disparaissent. Est-ce une fuite ?


I. T. : Je ne parlerais pas de fuite. J’ai plutôt le sentiment de les rendre à une certaine liberté. L’un sort de prison, Norma-Jean part de son côté, Jean d’un autre… Non, ce n’est pas une fuite. J’ai tendance à être optimiste, si tant est que le terme ait ici un sens. Les personnages s’inscrivent dans une dynamique de recommencement, et il est probable que ce soit ce qui les guette au terme de leurs errances mutuelles. Malgré tout, la vie se poursuit… Ce roman m’accompagne en tout cas beaucoup. Chacun des personnages est susceptible de nous dire quelque chose, de laisser des traces, des impressions dans l’esprit du lecteur. Sollicciano est également pour une large part une question d’atmosphère. Le climat, c’est ce que j’ai eu à cœur de créer et c’est peut-être aussi ce qui reste en fin de compte ; un climat d’étrangeté, parfois inquiétant. Malgré tout, je me suis attachée à semer au milieu de cet ouragan qu’est la vie de Norma-Jean des instants de respiration et de rire.

HAMELIN JEAN-BAPTISTE, Librairie LE CARNET À SPIRALES, Charlieu

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