Chronique L’Architecte du sultan de Elif Shafak

Après le très émouvant Crime d’honneur (10/18), voici le nouveau roman d’Elif Shafak, et probablement son plus ambitieux. L’Architecte du sultan est une grande fresque historique qui nous transporte dans l’Istanbul du xvie siècle à la rencontre de Sinan, architecte turc, et de son apprenti indien qui a pour meilleur ami un éléphant.

Les romans d’Elif Shafak sont toujours très agréables à lire car plus qu’un écrivain, elle est une véritable conteuse. Certes elle raconte des histoires toujours ancrées dans le réel, mais avec cette touche de merveilleux et de fantaisie qui les rend si belles et émouvantes. Avec L’Architecte du sultan, on se rapprocherait presque du conte de fées. Je dis bien « presque » car beaucoup de faits sont historiques et la plupart des personnages ont existé. Il était une fois, donc, un jeune Indien nommé Jahan. Il vit avec ses sœurs, sa mère et son beau-père. Ce dernier est un homme violent qui finit par tuer son épouse à force de la frapper. Jahan décide alors de fuir et s’embarque clandestinement sur un bateau à destination d’Istanbul. C’est là qu’il rencontrera celui qui sera « son frère de lait » dans son imagination, Chota, un éléphanteau blanc qui doit être offert à Soliman le Magnifique. Le capitaine est un homme peu scrupuleux. Il ne dénoncera pas Jahan si celui-ci accepte de voler pour lui dans le palais du sultan. Pour ce faire, il se débarrasse du cornac (le dresseur d’éléphant) et le remplace par Jahan. C’est ainsi que le jeune Indien intègre la maison de Soliman le Magnifique. Il va alors faire deux rencontres qui bouleverseront totalement sa vie : Sinan, l’architecte et Mihrimah la fille du sultan. Le premier va non seulement devenir son maître, mais aussi un père de substitution. La seconde sera son grand et unique amour, son amour impossible… Sinan est à l’origine des plus belles mosquées d’Istanbul et de ses alentours. Il est aussi réputé pour sa modestie, sa sagesse et son altruisme ; des qualités auxquelles l’auteur rend hommage dans ce livre. Jahan est désormais l’un de ses apprentis. Auprès de lui, il façonne son destin et sa personnalité, de la même manière qu’il aide à bâtir cette ville aux multiples facettes. En effet, Istanbul est telle une beauté empoisonnée et empoisonneuse. Complots, manipulations, mauvais sorts et meurtres, on ne recule devant rien pour accéder aux plus hauts sommets. Derrière le faste des palais, les étoffes et les bijoux, derrière les sourires et les parades, les hommes et les femmes peuvent se révéler cruels lorsqu’ils sont motivés par l’envie. Ceux dont il faut se méfier ne sont pas toujours ce que l’on croit et des alliés se présentent là où on ne les attend pas. Istanbul est une cité où vivent plusieurs communautés : musulmans, chrétiens, juifs et gitans. Jahan, jeune Indien naïf devra apprendre qui sont ses amis et qui sont ses ennemis. Le seul dont il ne doutera jamais, c’est son éléphant. Elif Shafak signe une œuvre dense. La ville est comme un théâtre où chaque personnage joue un rôle. C’est à nous lecteurs, à travers les yeux de Jahan, de découvrir qui se cache derrière les masques. Je finis avec ces mots de l’auteur et de l’architecte : « Puisse le monde couler comme de l’eau », disait souvent Sinan. J’espère que cette histoire coulera, elle aussi, jusqu’au cœur de ses lecteurs.

Marie-Laure Turoche Librairie L’écriture (Vaucresson)

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