Chronique Bravo de Régis Jauffret

Après trois livres inspirés d’une actualité glaçante, Régis Jauffret revient vers cette banalisation du quotidien qui lui avait si bien réussi dans ses Microfictions. Ici, ils ne sont que seize, seize vieux et vieilles, tous autant désagréables, pourris jusqu’à la moelle, taciturnes et mauvais coucheurs, encombrants personnages de fins de vies qui ne songent, la plupart, qu’à justement pourrir le quotidien de leurs survivants. Et là où on devrait trouver cela épouvantable, on se prend à rire, à les comprendre, presque parfois à approuver les cacochymes ! C’est dire si l’auteur a de la brillance dans son texte, car ce qu’il faut avant tout retenir de ce nouveau « roman » de Régis Jauffret, c’est cette écriture qui emporte tout et qui nous ravit. Comment parler de la vieillesse ? L’auteur nous rassure, il s’en rapproche et n’a que peu l’envie d’y goûter vraiment : « un jour, je me tuerai ! », nous prévient-il, afin que nous comprenions qu’il n’éprouve pas le désir d’être comme ses personnages. Ces inventions brutes ressemblent pourtant, et avec beaucoup de pertinence, à certains de nos vieux, ceux qui nous encombrent parfois, sans qu’on n’ose le dire, ceux qui couinent, ceux qui râlent, ceux dont on ne sera jamais. Mais comme me le dit ma mère de 87 ans, on vit trop vieux ! Là où Jauffret est malin, c’est qu’il nous propose un patchwork de vieux qui permet de choisir celui qui ressemble le mieux à celui que nous avons nous-même en magasin. Le vieux furibard, le vieux joyeux, le vieux coming-out, le vieux salace et le vieux alternatif. Comme à la foire du Trône, il y en a pour tous et toutes. Parfois on se prend à en aimer un, il devient horrible. Quand l’autre qui nous faisait horreur finit par nous émouvoir.
Bravo, c’est cette envie de continuer à vivre, mais c’est aussi cette peur qui nous assaille tous et toutes. Reculer la montre, c’est cette société qui nous demande de rester jeune envers et contre tout, mais l’horloge biologique n’a rien à voir avec les magazines et les petites pilules bleues qui nous font croire à une éternité fatalement relative. « Je rejoindrai au printemps leurs terres crépusculaires. Avec l’enthousiasme des désespérés, je continuerai à écrire tant qu’il restera des mots. » Ce qu’il y a de bien avec Jauffret, c’est que, vieux et jamais con, il va encore nous amuser, nous séduire, nous faire rire et pleurer de ses bons mots, de ses bons livres, bref de cette envie de vivre. Vivre pour ne jamais mourir ! C’est ainsi qu’il faut lire ce formidable roman qui n’en est pas un, cet arlequin de vieux rapiécés qui, en prenant de l’âge, nous assènent quelques vérités dont nos sourires jaunes ne mesurent peut-être pas encore l’inéluctable vérité.

 

Jean-François DELAPRÉ (Saint-Christophe - 29260 Lesneven)

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