Chronique Neverhome de Laird Hunt

  • Laird Hunt
  • Traduit de l’anglais (États-Unis) par Anne-Laure Tissut
  • Actes Sud
  • 02/09/2015
  • 272 p., 22 €

« J’étais forte, lui pas, ce fut donc moi qui partit au combat pour défendre la République. » Les mots de Constance Thompson résument le roman. Au début de cette guerre civile américaine, Constance va laisser Bartholomew à la ferme et ira combattre à sa place, travestie en homme, car « il était de paille et j’étais d’acier ».

Constance devient Ash. Comme elle l’a promis à sa mère devant sa stèle funéraire, elle part combattre, elle part se forger un destin, pour ne pas dépendre, ne pas attendre. Avec ses mains calleuses de fermière, ses bras de lutteuse, elle s’imposera aux hommes du régiment, et ceux qui voudront la jeter à poil dans la rivière… devront se choisir une autre victime. Constance est devenue Ash. Elle boit, fume, creuse les tombes des soldats morts. Le camp sent la charogne, les hommes traînent leur puanteur comme des oriflammes. Et c’est alors qu’Ash redevient Constance dans les lettres qu’elle écrit à son mari. Elle y retrouve toute la tendresse de son amour, qui ne se disait jamais mais qui savait briller d’attentions. Il y a, au milieu du tumulte, certaines fleurs qui poussent sur le sang des champs de bataille. Ash va tuer. Et ce premier homme sur lequel elle fait feu, tué d’une seule balle sous le sein gauche, sonne comme la révélation qu’il faut apprendre à oublier tout sentiment. Alors qu’elle avait l’envie de prendre la tête du mort dans ses bras, afin de le bercer une dernière fois, comme une vierge à l’enfant, elle s’en garde, car la guerre n’a rien à faire des regrets éternels. Constance continue d’écrire à son homme. Elle lui raconte sa guerre, sachant déjà qu’il ne peut rien en comprendre. Les mots ne peuvent raconter, ils ne sont qu’un constat. Au milieu de cette immense barbarie, elle cherche à le rassurer. Quand elle est faite prisonnière par les rebelles, ceux du Sud, c’est en finesse qu’elle s’en sortira, tout en faisant gronder l’artillerie. Le conflit continue, les régiments sont décimés, les morts s’entassent, on ne prend plus le temps de les enterrer. Les fantômes la hantent, ceux d’hier et celui de sa mère particulièrement, comme ceux d’aujourd’hui qui couvrent les champs de ruines. Mais quand il faudra défendre sa terre, son homme, elle prendra le chemin du retour. Elle a laissé tomber l’uniforme. C’est en femme qu’elle revient. Elle croise certains de ses anciens compagnons. C’est en femme qu’elle redevient humaine après avoir atteint dans sa propre chair les tréfonds de la folie. C’est en femme qu’elle reverra le colonel devenu général, celui qui a deviné, peut-être, qui elle était, mais qui l’a protégée de tous. Et surtout d’elle-même. À la manière d’Ulysse revenant vers Ithaque, Constance creuse son Odyssée, termine son voyage au fond de la tragédie, celle où n’existe nulle rédemption, où le courage ne sert à rien, où être un homme ne donne aucun avantage, où la peur vous fait commettre l’irréparable, où la seule chute d’un homme, d’un amour, vous renvoie à tous vos cauchemars, ne vous laissant plus jamais en paix. Il n’y a plus de paix pour ceux qui se nourrissent de la guerre. Laird Hunt nous offre un roman éblouissant sur le sens de l’engagement, sur la fragilité de nos croyances. Ash-Constance est de ces personnages qui vous hantent longtemps. Longtemps…
Jean-François Delapré Librairie Saint-Christophe (Lesneven)

 

Si le roman s’apparente parfois à une confession, c’est à celle d’une nation entière que nous convie Neverhome, le nouveau roman de l’un des plus francophiles des écrivains américains, Laird Hunt. Quand un romancier se met dans la peau d’une femme qui se met dans la peau d’un homme pour partir à la guerre… Et si Ulysse n’était pas parti, qu’il attendait le retour de sa Pénélope plongée dans l’enfer troyen ? C’est le point de départ de cette épopée qui amène son héroïne, Constance Thompson, à se travestir pour prendre la place de son époux auprès des Unionistes, à traverser les états-Unis bouleversés par la guerre civile, avec comme idée fixe celle du retour (impossible, semble nous dire le titre) à sa terre. Pourquoi un tel dispositif ? Car ce pan de l’histoire américaine, oublié sous des décennies de films et de récits monumentaux qui ont façonné la nation et l’identité du pays – Autant en emporte le vent, Naissance d’une nation, pour ne citer qu’eux –, il s’agit de l’éclairer d’un jour nouveau. Ces femmes soldats ont bel et bien existé pendant cette guerre qui fut territoriale, mais également sociale, raciale, sexuelle – et qui nous poursuit encore, constate Laird Hunt. C’est pourquoi, dans ce roman tout à la fois historique et contemporain, Scarlett ne porte pas de robes. Elle tire, tue, se bat. Et le domaine qu’elle cherche à retrouver, sa petite ferme de l’Indiana occupée par les « Sesesh » qu’elle a en horreur et qui deviendra le lieu d’un fatidique règlement de comptes, n’a pas grand-chose à voir avec Tara. C’est bien plus du côté de Faulkner que se situent les influences de Laird Hunt, dont le précédent roman, déjà structuré autour de la question raciale mêlée à celle de la condition féminine, convoquait Toni Morrison. Car pour dire cette violence de l’histoire américaine, ce passé qui ne passe pas, pour en révéler le souffle jusqu’à aujourd’hui, il faut une langue. Une langue qui avance et se déroule sans retour possible, tantôt sèche et affûtée comme l’acier dont est faite Constance, tantôt lyrique et grave pour dire l’intensité des sentiments – et celle de la nature autour. Structuré comme un triptyque, ponctué de dialogues lapidaires, le texte tient autant du monologue intérieur que du récit épistolaire. Au plus près des inquiétudes, des pensées et des rêves de Constance, nous la suivons dans le quotidien du camp militaire, au milieu de batailles où l’on ne sait plus où sont les gris, où sont les bleus, qui a gagné… D’abord ballottée dans les méandres de la grande Histoire, Constance gagne peu à peu en détermination et en lucidité. Son amour est ardent, mais son regard est froid – même lorsqu’elle croise d’autres femmes sur sa route, d’autres combats. Parallèlement à ce cheminement, le roman lui aussi prend sens et forme. Métaphore du travail du romancier qui doit se travestir pour mieux faire croire, ce récit porté d’une seule voix, en fait entendre mille autres et multiplie les niveaux de lecture. Et si son indocile héroïne parvient à duper son entourage, au lecteur elle se livre sans fard. Et puis, donner à voir le vrai par le biais du mensonge, n’est-ce pas là tout l’art du romancier ?
Clémence Mary, collaboratrice de La Grande Table
 

JEAN-FRANÇOIS DELAPRÉ, Librairie Saint-Christophe, Lesneven

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