Chronique Ce que savent les baleines de Pino Cacucci

Quand un Italien amoureux du Mexique décide de descendre la Baja California du nord au sud, ce n’est pas qu’un carnet de voyage qu’il nous offre, c’est l’âme d’un monde en dehors du temps. Du ballet des baleines, des chants des jésuites, de la mer « Coronado » au Picacho del Diablo... la tentation est partout !

La Baja California est la Californie du pauvre. Cette presqu’île de 2000 kilomètres qui descend entre le Pacifique et la mer de Cortès, Pino Cacucci l’aime et la fréquente depuis plus de vingt-cinq ans. Et cet amoureux de la terre et des gens nous invite ici à le suivre, entre déserts et villes, entre sables et roches, entre mers peuplées de raies Manta et de baleines à bosse. Au plus près des paysages, au plus près des personnes, l’auteur se faufile pour témoigner de qu’il craint voir s’éteindre peu à peu. Dans sa vieille Dodge Durango, Pino est ce peintre d’un monde qu’il sait en sursis. Il nous le décrit afin que nous n’oublions rien. Mais il n’est pas dupe. Ce sanctuaire n’a d’avenir que celui que la société voudra bien lui octroyer. Et c’est pourquoi il nous dit l’urgence qu’il y a à continuer à croire à ce miracle permanent. Un exemple : les baleines grises semblent savoir qu’ici, au Mexique, elles n’ont rien à craindre depuis plus d’un demi-siècle. Aussi, elles sont les seules baleines qui ne migrent pas et qui continuent de batifoler autour des bateaux des plaisanciers. Il y a dans cette Californie mexicaine des signes qui ne trompent pas. Elle n’est pas que réserve de cétacés, elle est aussi empreinte du passé, celle des Indiens muralistes qui, il y a 10 000 ans, peignaient de grandes fresques sur le flanc des montagnes, celle des missionnaires qui ont planté les premières vignes venues du vieux continent, ces mêmes vignes qui repeupleront les coteaux français après la grande épidémie du phylloxéra. Alors oui, tout n’est que recommencement, et sans doute qu’en descendant au volant de sa vieille guimbarde poussive les routes ensablées et désertes de cette basse Californie, Pino Cacucci ne peut s’empêcher de penser à ses compatriotes qui ont contribué à faire grandir cet endroit, comme il lui est impossible d’oublier les ouvriers chinois qui, au XIXe siècle, posèrent les rails des premiers trains. Le Mexique de Pino Cacucci est une litanie de chants, de cris, de sangs inutilement versés, mais il est aussi ce que Pablo Neruda disait : « Adieu, mais non, je ne pars pas, ou plutôt si, je pars mais je ne peux te dire adieu. » Et si moi, évidemment, je ne sais pourquoi mes pas me ramènent toujours ici, les baleines, elles, le savent.

Par Jean-François Delapré, Librairie Saint-Christophe, Lesneven

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