Chronique Compartiment n°6 de Rosa Liksom

  • Rosa Liksom
  • Traduit du finnois par Anne Colin du Terrail
  • Coll. «Coll. « Du monde entier »»
  • Gallimard
  • 05/09/2013
  • 224 p., 19.50 €

Marie Hirigoyen Librairie Le Jardin des Lettres (Craponne)

Décidément, ces Finlandaises ne cessent de nous impressionner ! Née en Laponie, Rosa Liksom, artiste et cinéaste, nous offre une étonnante variation sur le voyage en train à travers la Russie soviétique.

À la fin des années 1980, dans un étouffant huis clos ferroviaire se font face une étudiante en archéologie et un colosse, archétype de l’ouvrier que l’on dirait sorti d’une affiche de propagande, tandis que les « rails [les] conduisent dans la glacière de Dieu ».Le confinement s’oppose à la démesure du paysage et les repères temporels volent en éclats. La jeune femme part observer des peintures rupestres en Mongolie. Quant à lui, il est embauché sur un chantier de construction à Oulan Bator. Elle reste silencieuse, tétanisée par la promiscuité et la brutalité de l’homme. Imbibé de vodka, il croque des oignons crus en évoquant l’épopée soviétique avec lyrisme et fierté : « Je suis l’homme d’acier, fils de l’homme de fer […], métallo et manœuvre du bâtiment dans la Moscou des tsars ». Alors que la tyrannique hôtesse de wagon maintient l’ordre et n’hésite pas à achever à coups de hache un élan écrasé sur les rails, l’homme raconte son enfance dans la rue, les titanesques chantiers de Sibérie, Vimma perdue aux cartes, Katinka son épouse qu’il cogne, « frappe ta bonne femme, tu en feras de l’or ». Lors des longues pannes de la locomotive, la jeune fille se laisse entraîner dans des virées à travers d’immenses kolkhozes grisâtres, des zones industrielles engluées dans une boue glacée ou des yourtes d’écorce ostiakes, à la rencontre d’une improbable humanité en mode survie. Rosa Liksom compose un long travelling hyperréaliste, à la fois cru et poétique, où défilent les sinistres conglomérats d’immeubles moscovites, les usines de l’Oural dévorantes de vies humaines, la taïga à perte de vue, les steppes d’Asie centrale… Elle porte un regard précis, lucide et attendri sur ce peuple broyé par l’Histoire, la misère, la violence, la répression, l’alcool, et qui pourtant tient debout grâce à un attachement quasi mystique à sa terre et à son ciel immense.

Les autres chroniques du libraire

À VOS MARQUES, PRÊTS, LISEZ !

Panne d'inspiration ?

Nos libraires vous conseillent à domicile
tous les vendredis pour vous et vos enfants

Je veux recevoir 6 idées lectures pour moi et ma famille

@