Chronique Le Legs d’Adam de Astrid Rosenfeld

Marie Hirigoyen Librairie Le Jardin des Lettres (Craponne)

Humour décapant à la Lubitsch et hyperréalisme distancié façon Brecht : un premier roman étonnant où dialoguent, dans un subtil jeu de correspondances, l’Allemagne d’aujourd’hui et celle des années 1930. Et un fil rouge, le regard de l’amour qui transcende le réel.

Comédienne rompue aux métiers du cinéma, Astrid Rosenfeld a déjà le sens du rythme narratif assorti de la parfaite maîtrise du ballet des personnages, celui de la force du détail qui frappe et celui des dialogues incisifs. Par un long travelling arrière, elle remonte le temps dans l’histoire d’une famille berlinoise peu conventionnelle. Edward Cohen a grandi entouré de femmes hautes en couleur, dont une voisine « morphinomane convaincue et alcoolique pratiquante ». Sa ressemblance troublante avec son grand-oncle Adam l’intrigue et le pousse à lire le journal que celui-ci a laissé : « comme si c’était ma voix qui racontait son histoire à lui ». Il y découvre d’étranges symétries avec sa propre vie. Le voilà donc transporté en 1938, l’année où Adam a 18 ans. Comme son petit-neveu, celui-ci vit dans une tribu d’excentriques sur laquelle règne Edda, théâtrale grand-mère, « Walkyrie grande et opulente », moulée dans une robe de velours rouge, fantaisiste, libre et rebelle, incarnation de l’esprit de Weimar. Elle placarde les portraits de ceux qu’elle considérera toujours comme de sinistres clowns, un moustachu surnommé « l’Auguste » et ses sbires nazis, afin d’apprendre à ne pas les craindre. C’est ainsi qu’Edda enseigne les choses de la vie à son petit-fils, et la légèreté par-dessus tout. Fort de ce puissant moteur qu’est l’ignorance de la peur, « je n’ai jamais cru que les hommes affichés dans le grenier d’Edda fussent invincibles », il va poursuivre une quête insensée. Anna, la jeune fille dont il vient de tomber amoureux, disparaît au début des rafles. Avec l’aide inattendue de son professeur de violon devenu haut gradé nazi, il part à sa recherche. Sa quête le mènera à Cracovie où il travaillera à la multiplication des plants dans une roseraie, insolite oasis de paix au cœur du Reich, puis à Varsovie où il partagera l’horreur quotidienne des derniers survivants du ghetto. Guidé par la candeur de son amour et protégé par le mépris du danger, « la liberté, c’est de ne pas avoir peur », le personnage d’Adam donne un éclairage audacieux à la question de l’oppression et de la résistance. Et si les victimes potentielles n’avaient pas considéré leurs bourreaux comme tels, aurait-on pu inverser le cours de l’Histoire ? Usant de la parabole, bousculant les tabous, Astrid Rosenfeld joue allégrement avec les symboles et les archétypes : l’image d’Adam au paradis parmi les roses entouré de serpents en vert-de-gris, ou celle du grenier de la maison investi comme refuge de l’histoire familiale à chaque génération. Ainsi la mémoire, loin d’être le réceptacle d’un passé figé, apparaît comme une force vive qui travaille sans cesse. L’avenir se profile alors sous le prisme de la lucidité, tandis que le ghetto vit ses derniers jours : « j’espère qu’on n’oubliera pas que c’étaient des êtres humains qui nous ont chassés […], que ce sont des êtres humains qui tirent là dehors, que ce sont des êtres humains qui font partir ces trains […]. Ce que nous vivons là n’est pas une catastrophe naturelle, c’est l’œuvre d’êtres humains ».

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