Chronique Je me tuerais pour vous de Francis Scott Fitzgerald

Marie Hirigoyen Librairie Hirigoyen (Bayonne)

Dix-huit textes courts inédits nous arrivent aujourd’hui, comme un cadeau. En direct des années 1930, Francis Scott Fitzgerald nous parle d’une voix incroyablement contemporaine. Avec l’élégance d’un prince, il manie l’art de l’ellipse, le sens de l’absurde et du tragi-comique, entre frivolité et désespoir.

L’air boisé des Appalaches est recommandé à Zelda. C’est en Caroline du Nord, près d’Asheville, qu’elle séjourne régulièrement dans une maison de repos. Elle y est soignée pour sa « dépression ». Son mari, lui, reste près d’elle et vit à l’hôtel ou dans de petits meublés sans confort selon les fluctuations de ses finances. Au Grove Park Inn, énorme bâtisse de grosses pierres noires, façon cabane de trappeur démesurée, un panneau sur la porte d’une des chambres témoigne des séjours d’un hôte prestigieux. Il y écrivit Gatsby et certaines de ses nouvelles. « Est-ce que l’on peut gagner de l’argent en publiant des recueils de nouvelles ? », demande-t-il à son agent en 1920. Il vendra sa « camelote », comme il dit, à des magazines. Les textes de ce recueil, Je me tuerais pour vous, mais aussi des nouvelles et scénarios de film ont été refusés par leurs commanditaires déstabilisés par des sujets bien éloignés du style Jazz age où excellait l’auteur de Tendre est la nuit. Il était alors l’« homme pressé », sautait d’une fête à l’autre, incarnant une jeunesse éternelle, un art de vivre glamour et mondain. Quelques années plus tard, loin des paillettes, Fitzgerald, éprouvé par la vie, traite du divorce, de la folie, de la maladie, de l’hôpital, des conséquences sociales de la Grande Dépression, de la corruption dans le sport. Même si sa plume reste alerte, sautillante, ses dialogues ciselés, percutants, la satire et la cruauté affleurent. En particulier quand il est question du milieu du cinéma, grande source d’inspiration mais aussi d’amertume et de déception. Aimanté par Hollywood, désirant « comprendre comment fonctionne l’industrie du cinéma », il moque dans ses lettres son statut d’« écrivain à gages ». Deux scénarios inachevés confinent même à la caricature des films de l’époque. Curieux des nouvelles formes d’expression, ancré dans sa génération, Fitzgerald est aussi conscient des souffrances passées du peuple américain. « Pouces levés » et « Rendez-vous chez le dentiste », deux versions d’une histoire inscrite dans la guerre de Sécession, montrent les hommes aux prises avec la violence et la barbarie. Fitzgerald déploie ainsi toutes les facettes de son talent, entre littérature « alimentaire » et formes avant-gardistes, expérimentales où la fantaisie la plus débridée, les dialogues étincelants côtoient une ironie amère, comme dans « Cauchemar, une fantaisie en noir », bijou d’humour féroce, variation cocasse sur le thème de la psychiatrie. Les belles jeunes femmes à chapeau cloche, très années folles, ne sont pas absentes de ces nouvelles. Toutefois elles entendent s’affranchir des carcans et prendre goût à la liberté sexuelle. Lucide à l’extrême, observateur aigu de son temps et de l’évolution des mœurs, il joue, en virtuose, de son style vif et mordant. Il excelle à saisir l’instant, à capturer l’esprit du lieu, à rendre la légèreté des conversations où les répliques fusent. Francis Scott Fitzgerald est toujours vivant.

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