Chronique Le Grand Partout de William T. Vollmann

MARIE HIRIGOYEN, Librairie LE JARDIN DES LETTRES, Craponne

« Bringuebalé à travers les prairies délicates aux riches tons verts et jaunes, il levait sa bouteille de whisky, pour trinquer à la masse sublime des arbres qui escaladaient les flancs de trois montagnes ».

« Il faut que je me tire d’ici. » Un élan irrépressible lui fait attraper au vol le wagon-trémie d’un train de marchandises en route pour nulle part. En « chevauchant les rails », William T. Vollmann traque le dernier espace de liberté dans une Amérique où l’obsession de la sécurité et du prévisible cadenasse la vie sociale. Aiguillonné par « le romantisme de l’illégalité », il veille à « ne jamais voler rien d’autre qu’un voyage ». Commence alors une quête du « grand partout » dans les pas de ces clochards célestes qui ont forgé le mythe fondateur américain. Dans son sac à dos l’accompagnent Mark Twain, Thoreau, Hemingway, Jack London l’expert des gares de triage et Jack Kerouac le vagabond halluciné. Rompu à la violence des sociétés en marge, Vollmann va à la rencontre de sans-abri anonymes croisés le long des voies ou cachés dans les fourrés dans l’attente du prochain convoi. Un hobo, en aristocrate ferroviaire, se définit comme l’inverse d’un « citoyen ». Il cultive la clandestinité, la liberté de celui qui n’a plus rien, qui n’a plus que la misère et la solitude associées à l’immensité d’un ciel étoilé. Ce monde essentiellement masculin réinvente le féminin, l’insaisissable et déloyale « Vénus diesel », en gravant des symboles primitifs sur les parois métalliques des wagons. Vollmann, lui aussi en mal d’amour et loin de ne limiter son rôle qu’à celui d’œil extérieur, est taraudé par des questions à la fois existentielles et métaphysiques. Planqué dans le noir avec le risque d’être intercepté par la police, il savoure la sensation de « respirer l’air du réel » et, même si « la route elle-même peut-être ignoble, détestable, dangereuse », chaque voyage aléatoire le jette sur les rails à la recherche de la « Montagne froide », allusion à Han Shan, poète chinois cité par Kerouac et illustration d’un lieu jamais atteint loin du « théâtre d’ombres » de notre vie. « Devenir un hobo, c’est bien plus que tout plaquer ». Cela tient à un « quelque chose […] moitié force moitié faiblesse, à la fois pure liberté et prison absolue ».

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