Chronique Ordesa de Manuel Vilas

MARIE HIRIGOYEN, Librairie Hirigoyen, Bayonne

Au fil d’un journal clinique de la perte, traversé de fulgurances poétiques et philosophiques, Manuel Vilas touche l’universel tout en décryptant l’intime au plus profond. Voici un grand d’Espagne !

Il fallait de l’audace à Manuel Vilas et une sincérité totale, brute, pour choisir la forme de courts textes juxtaposés sans souci de chronologie, dans un « chaos narratif », pour dire « l’apesanteur de son passage dans le monde ». C’est la spontanéité qui donne sa force à cette œuvre singulière. Rarement en littérature, on a vu un homme observer à la loupe son évolution mentale, passer au crible ses souvenirs tout en gardant la conscience d’être au cœur d’une nation. Après la mort de ses parents, un divorce douloureux, des fils indifférents, le refuge dans l’alcool, il s’interroge. Son père, voyageur de commerce, vendait des tissus catalans à travers le pays. Les années 1960 et 1970 ont permis à toute une classe moyenne d’accéder à un certain confort, dont l’acquisition d’une Seat 600, « motif d’espoir athée et matériel », reste le symbole. L’évocation des années d’enfance, quand la famille se rendait à Ordesa dans les Pyrénées pour les vacances d’été, est traversée d’une poignante mélancolie. Celle de la perte définitive, des paroles qui n’ont pu être dites, même si Vilas convoque les fantômes de ses disparus pour les insérer dans le tissu de son quotidien. Il fait sauter les frontières entre les deux mondes, celui des morts et celui des vivants, s’arrime au poids affectif des objets venus d’un autre temps pour ne pas sombrer et célèbre la haute figure d’un père. Entre personnel et collectif, il ne perd pas de vue l’Histoire de l’Espagne, de la Guerre civile aux années franquistes en passant par la restauration d’une monarchie un peu ubuesque. Il s’annonce visionnaire, le regard dirigé vers le futur du monde : « J’ai toujours vu des choses », grâce à la souffrance ressentie, le deuil, « comme une conscience accrue », une hyper lucidité. Sans oublier les traits d’humour féroce, Bunuel et Arrabal ne sont pas loin.

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