Chronique Écoute la pluie de Michèle Lesbre

Marie Hirigoyen Librairie Le Jardin des Lettres (Craponne)

Extérieur nuit, une femme désorientée erre dans les rues de Paris noyées de pluie. Michèle Lesbre excelle dans l’art du récit de voyage intérieur, ce moment singulier qui rend perméables les strates du passé.

« J’ai toujours eu peur de l’oubli, cette grande nuit aveugle. » Cette phrase éclaire toute l’œuvre de Michèle Lesbre. Elle est extraite de Victor Dojlida, une vie dans l’ombre, récit réédité aujourd’hui par Sabine Wespieser. Elle y rend hommage à un fils d’ouvriers polonais ayant émigré en Lorraine. Entré très jeune en Résistance, il connaîtra la déportation, puis de longues années de prison en France après-guerre pour n’avoir pas cessé de se rebeller contre le nouvel ordre établi sur les scories de la Libération. Ce retour sur la mémoire, Michèle Lesbre en fait le point de départ de son nouveau roman. Il s’agit cette fois d’un vieil homme inconnu, « le petit monsieur de la station Gambetta », à qui elle a dédié jadis Le Canapé rouge. Sur le quai du métro, après un sourire échangé, la narratrice assiste au drame : « Il a sauté sur les rails comme un enfant qui enjambe un buisson, avec la même légèreté ». Bouleversée, elle renonce à prendre le train pour Nantes et retrouver celui qu’elle aime, un photographe avec lequel elle a rendez-vous à l’hôtel des Embruns. « Je portais toute une vie qui était entrée dans la mienne par effraction ». Commence alors une errance nocturne dans Paris, référence probable à Modiano. Chaque souvenir en appelant un autre, tout lui revient dans un flux incessant. Et c’est bien cette fluidité, ce mouvement de la mémoire fonctionnant par échos qui fait la singularité de Michèle Lesbre. De La Petite Trotteuse au Lac immense et blanc, elle continue d’explorer ces failles du temps d’où surgissent, comme par glissement, des pans entiers du passé. Elle affectionne les lieux intermédiaires et les lisières, comme les gares, les trains ou les plages qui symbolisent la fuite du présent, la sensation d’être dans un entre-deux provisoire. Les images des voyages passés reviennent aussi, la moiteur de Cuba et l’ombre d’Hemingway, Trieste, la ville frontière fréquentée autrefois par Svevo et plus tard par Magris. Tout un théâtre d’ombres s’anime ainsi, tandis que la narratrice déambule dans les rues. La nostalgie des moments d’amour affleure, alors que le couple, séparé « seulement par les kilomètres », n’a jamais réussi à s’installer, préférant les rendez-vous imprévus, les attentes, « ces instants suspendus, incertains, provoquant parfois de délicieuses émotions », allusion à peine déguisée à la notion de l’instant comme « apparition disparaissante » développée par Jankélévitch, philosophe dont on peut dire que Michèle Lesbre traduit en littérature la pensée sur la fuite du temps. Ce voyage au bout de la nuit parisienne, en une lente « modification » intime, agira comme un appel d’air vers « la grâce des jours heureux », tremplin du désir de vivre à plein temps. 

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