Chronique Trafiquants d’hommes de Andrea Di Nicola, Giampaolo Musumeci

Marie Hirigoyen Librairie Le Jardin des Lettres (Craponne)

On sait que chaque jour, des milliers de migrants risquent ou perdent leur vie pour atteindre les portes de l’Europe. Nos idées reçues seront mises à mal avec ce récit d’une longue enquête sur les rouages mouvants d’une organisation redoutable, qui spécule avec cynisme sur le rêve. Saisissant !

Ce n’est pas la première fois que les éditions Liana Levi nous livrent un témoignage fort sur les chemins de l’exil et ceux qui les arpentent. Avec Dans la mer il y a des crocodiles (disponible en « Piccolo »), Fabio Geda nous avait emmenés dans la longue et périlleuse odyssée d’un jeune Afghan de 10 ans entre la frontière iranienne et l’Italie. Fabrizio Gatti, lui, avait parcouru la route du Sahara en se faisant passer pour un migrant et avait atteint le centre de rétention de Lampedusa. Un incroyable périple qu’il raconte dans Bilal, sur la route des clandestins (en « Piccolo » également). Le chercheur Andrea Di Nicola travaille sur l’organisation illégale de l’immigration et de l’exploitation humaine. Avec Giampaolo Musumeci, grand reporter, il a choisi de prendre à rebours l’itinéraire des clandestins jusqu’aux différents points de départ. Toute la valeur de leur travail repose sur le pari de nous faire passer de l’autre côté des tragiques images de naufragés dérivant des bateaux-épaves. Le flux toujours plus incontrôlable des migrations est une manne pour un business géré par des entrepreneurs avisés (chaque passage rapporte entre 1 000 et 10 000 euros) qui brassent à eux tous entre trois et dix milliards de dollars par an, des sommes blanchies dans le commerce ou l’industrie et mises à l’abri des paradis fiscaux. Les transferts internationaux de fonds s’effectuent sans trace grâce au système hawala issu des traditions commerciales arabe et asiatique. Les auteurs ont pris le temps de l’observation et d’une toujours difficile prise de contact avec des passeurs pour nous restituer des témoignages troublants. Rencontré en prison, le Sibérien Aleksandr revit son éprouvante navigation à la voile entre Istanbul et les Pouilles avec trente Afghans et Irakiens cachés à bord. Comme beaucoup, il se considère comme un bienfaiteur : « Pour moi, Moïse a été le premier passeur de l’Histoire. Et je suis comme lui, comme Moïse ! » Le Croate Josip Loncaric, « le numéro un », a bâti un empire aux ramifications complexes. À son actif, 35 000 clandestins entrés en Italie chaque année. Les gros bonnets réussissent grâce à leur intuition et leur opportunisme. Ils trouvent vite les points faibles des frontières et leurs fluctuations, profitent des conflits pour mettre la main sur les réfugiés. En Afrique, le Missionnaire, autre bienfaiteur, organise à grande échelle le trafic entre le Congo et l’Europe en utilisant le canal officiel des demandeurs d’asile. Ce sont de véritables « agences de voyage illégales » qui opèrent : de la brochure commerciale à la vente de package, du vol en première classe individuel ou en groupe accompagné d’un guide touristique jusqu’au sac de couchage plein de glace sous le plancher d’un camion à Calais pour tromper la caméra thermique. De nouvelles routes sont ouvertes chaque jour sur lesquelles l’ingéniosité des passeurs ne connaît pas de limites. Les auteurs, constat amer, dénoncent le manque de collaboration internationale pour contrer cette industrie florissante, souvent protégée par une corruption tentaculaire.

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