Chronique Tanger 54 de Mona Thomas

Marie Hirigoyen Librairie Le Jardin des Lettres, Craponne

C’est avec délectation que la critique d’art Mona Thomas joue les Sherlock Holmes dans le Tanger interlope et bohême des années 1950. Suspense, fausses pistes, drogue, prostitution, tout y est pour un vrai faux roman noir inscrit dans une ville à la lisière de deux continents.

Dans « La Forêt », collection qu’elle dirige chez Stock, Brigitte Giraud fait pousser des arbres insolites et inclassables. Dont le récit de Mona Thomas. Pendant l’été 2010, son ami Gérard Desarthe, flânant sur un marché normand aux allures de vide-grenier, fait l’acquisition, pour une somme dérisoire, d’un étrange portrait : de ce visage dessiné au pastel d’un jeune Nord-Africain dans les tons soutenus brun-rouge et bleu-violet, émane une sereine puissance. Le coin inférieur gauche porte la mention « Will S. Burroughs, Tanger 54 » . Les experts sont formels : ce n’est pas la signature de l’une des principales figures de la Beat Generation. Mona Thomas tente de reconstituer la genèse de cet objet artistique non identifié, non répertorié. Son enquête l’amène à explorer la faune essentiellement masculine qui écume les bars du Tanger de l’après-guerre. Précédés par Gide dans les années 1920, peintres et écrivains, surtout anglais et américains, fuient la répression de l’homosexualité qui sévit dans leurs pays. Lucian Freud, Paul Bowles, Tennessee Williams, John Berger, Kerouac, Ginsberg… Certains sont attirés par la fête, l’alcool, le kif, d’autres par la proximité d’adolescents qui s’offrent, poussés par la misère. Ahmed Yacoubi, modèle probable du portrait, est l’un d’eux. Peintre lui-même, il devient vite une sorte de muse au masculin pour cette communauté. Il est l’élève de Francis Bacon vers qui les recherches de Mona Thomas convergent peu à peu. Loin du monde figé des musées, elle donne à voir, ou plutôt à ressentir, l’art en construction, le désordre des ateliers, l’errance, les doutes, les amours destructrices, les crises de folie, les amants jaloux et violents, les ébauches que l’on déchire dans un élan de rage, celles qui se perdent ou que l’on donne… Le chaotique processus créatif en marche, ou comment une œuvre à peine « sortie de l’indifférence » va trouver sa place dans l’histoire de l’art.

Les autres chroniques du libraire

À VOS MARQUES, PRÊTS, LISEZ !

Panne d'inspiration ?

Nos libraires vous conseillent à domicile
tous les vendredis pour vous et vos enfants

Je veux recevoir 6 idées lectures pour moi et ma famille

@