Littérature française
Sonia Devillers
Le Fabuleux Piano
-
Sonia Devillers
Le Fabuleux Piano
Robert Laffont
27/08/2026
288 pages, 21 €
-
Chronique de
Nathalie Iris
Librairie Mots en marge (La Garenne-Colombes) - ❤ Lu et conseillé par 22 libraire(s)
✒ Nathalie Iris
(Librairie Mots en marge, La Garenne-Colombes)
Comment la quête d’un piano très particulier volé par les nazis permet de remonter le fil de l’histoire de toute une famille et plus encore. Le talent de journaliste d’investigation de l’autrice ouvre tout un pan méconnu de l’Histoire de France.
Après le succès de votre livre Les Exportés, vous revenez aujourd’hui avec un texte tout aussi fort. Quel en a été le déclencheur ?
Sonia Devillers Le piano à queue de ma grand-mère roumaine ! Celle-ci était professeur de musicologie à Bucarest, elle possédait un piano qui l’a accompagnée pendant trente ans. Mais quand elle a dû quitter son pays, elle a dû laisser son piano, ce qui l’a hantée jusqu’à la fin de sa vie. J’ai voulu retrouver ce piano. Or il est très difficile de retrouver un piano sans son numéro de série. J’ai donc été contraint d’abandonner mes recherches. Mais à cette occasion, j’ai découvert qu’il y a, en Europe, des milliers de gens qui cherchent des pianos volés à des familles juives pendant l’Occupation. C’est ainsi que je suis tombée sur un avis de recherche publié par une universitaire américaine pour un piano Érard exceptionnel, numéroté 68037. Quand j’ai vu passer cet avis, j’ai éprouvé le besoin de retrouver ce piano mais aussi de connaître l’histoire de ses propriétaires : où ils étaient et ce qu’ils ont vécu quand le commando musique des SS a raflé le piano en 1943. Et c’est comme ça que j’ai rencontré la famille Enoch.
Or la famille Enoch est une famille exceptionnelle, pouvez-vous nous la présenter ?
S. D. Oui, c’est une famille d’éditeurs de partitions de musique depuis cinq générations. Les descendants actuels avaient lu Les Exportés et avaient l’impression de connaître ma famille. Ils ont été d’une exceptionnelle générosité et m’ont ouvert absolument toutes leurs archives. Mon livre est donc une sorte de saga familiale sur un siècle, qui commence en 1892 quand le fameux piano est fabriqué dans les ateliers Érard. Nous faisons la connaissance de Karl Enoch, l’arrière-grand-père, simple émigré juif allemand, vendeur de partitions à Paris. Puis celle de son fils Whilelm, devenu un immense éditeur parisien. Viennent ensuite son fils Daniel et les fils de Daniel, Robert et Jacques. Ce dernier sera le seul survivant. La fille de Jacques Enoch m’a confié le journal intime de son père, qu’il a écrit de 1931 jusqu’à sa mort en 1943. Ces carnets ont été extrêmement difficiles à déchiffrer car ils sont remplis de toutes petites pattes de mouche mais sa lecture fut une expérience vertigineuse : j’ai pénétré l’intimité d’un inconnu et vécu avec lui la guerre au jour le jour. Pendant ce temps, la maison d’édition s’est aryanisée : des grands noms de la musique française ont écrit des pétitions pour que l’on sorte leur nom de cette maison qui appartenait à des juifs !
À travers la famille Enoch, vous décrivez le pillage en règle des appartements juifs, du vol du tableau de maître à la dernière ampoule, en passant bien sûr par les pianos.
S. D. Effectivement, les nazis ont planifié le pillage en règle de 38 000 appartements parisiens appartenant à des juifs, avec une logistique 100 % française. À Paris, les camions de déménagement Grospiron ont vidé consciencieusement les appartements les uns après les autres. Puis vint le tri et les instruments de musique furent confiés au commando qui les envoyait par wagons entiers à Berlin, en Silésie, vers Moscou. Les rescapés des camps ont raconté l’immense traumatisme de retrouver leurs appartements vidés et tous leurs souvenirs détruits.
Dans votre récit, est-ce finalement le piano le personnage principal ?
S. D. Non, je me suis rendu compte en écrivant que c’est Jacques Enoch le personnage principal. Comme ma grand-mère, il aurait aimé savoir qui jouait aujourd’hui sur son piano. Cette proximité me rattache au récit et fait que j’y apparais par petites touches. Au départ, je ne pensais pas l’honorer de ma présence mais cela m’est finalement apparu nécessaire. Je crois que la maison que ma mère a quittée, enfant, l’habite encore. Elle a connu un traumatisme identique à celui que Jacques Enoch a éprouvé en rentrant chez lui, en novembre 1944. C’est aussi ce que j’ai voulu mettre en lumière à travers cette enquête : l’horreur d’avoir vraiment tout perdu et de l’éprouver en rentrant chez soi, en ouvrant sa porte sur un appartement vide.
Voici un livre qui nous fait vivre une enquête passionnante : Sonia Devillers s’est mise en tête de retrouver, quatre-vingts ans plus tard, un piano volé par les nazis, ayant appartenu à une famille d’éditeurs juifs renommée sur la place de Paris et dont la plupart des membres ont été déportés. À travers cette enquête très documentée, l’autrice revient sur le pillage systématique pendant l’Occupation allemande de tous les biens ayant appartenu à des Juifs et le traumatisme que cela a entraîné après la guerre pour les survivants. En filigrane, Sonia Devillers fait un parallèle avec sa famille roumaine et sa grand-mère, contrainte d’abandonner son cher piano lorsqu’elle quitta son pays en 1961. Un texte à lire et à faire lire à toutes les générations.