Vous êtes spécialiste de l’Asie du Sud-Est, vous avez par ailleurs des origines vietnamiennes, ce qui vous a conduit à publier cette fresque racontée à travers le récit d’un jeune homme qui part à la recherche de ses ancêtres. Pouvez-vous nous en dire plus ?
Louis Raymond Mon père est né au Cambodge dans une famille vietnamienne et est arrivé en France en 1968, à l’âge de 8 ans, à la suite des bouleversements politiques et de la décolonisation. Il n’a jamais voulu me parler de son enfance même si nous passions toutes nos vacances au Vietnam. Mes origines m’ont toujours « travaillé ». Aussi, lorsque j’ai été jeune adulte, je me suis installé en tant que journaliste au Vietnam avec l’idée notamment d’enquêter sur mon passé familial. Je voulais comprendre dans quelles circonstances mon père avait été envoyé en France, pourquoi ni lui, ni mes oncles et tantes n’étaient capables de me transmettre leur histoire. En vivant au Cambodge, je me suis rendu sur les lieux de l’enfance de mon père dans l’espoir de trouver des réponses. Malheureusement, je n’ai pas pu tout reconstituer. J’ai donc décidé d’écrire une fiction pour combler les vides, mais inspirée de faits réels.
Pouvez-vous nous résumer l’intrigue et nous parler de la construction du livre ?
L. R. L’histoire commence en 1908. Thû est une très jeune femme qui quitte son village du delta du Mékong pour rejoindre au Cambodge son mari qui a été embauché dans une plantation. On suit son parcours de vie ainsi que celui de ses deux fils : Trà, son fils de sang, et Vui, son fils adoptif, métis (ce dernier changera de prénom au moment de sa naturalisation française pour devenir Paul Félix). On passe ensuite à la troisième génération, celle des enfants de Paul Félix. Cette histoire s’entrecroise avec un texte écrit en italique par un narrateur assez proche de moi. Cela permet, à travers la fiction, de poser une réflexion sur la colonisation, le métissage qui font partie des questions qu’aborde le livre.
Qu’est-ce qui a été le plus difficile pour vous, raconter votre histoire ou bien combler les vides par le romanesque ?
L. R. Il y a eu quatorze ans de maturation nécessaires, notamment pour comprendre le rapport que j’entretiens avec mon histoire familiale et avec le passé colonial de la France en Indochine. Je ne voulais pas faire un livre militant mais je voulais trouver le bon ton pour parler de ce qu’a été la colonisation. Cela a demandé pas mal de travail d’écriture, de réécriture, d’interaction avec mon éditrice.
Pouvez-vous nous présenter le personnage de Vui qui est central dans l’histoire ?
L. R. Vui est le fils d’une prostituée annamite et d’un colon français. Il a été abandonné à sa naissance et recueilli par Thû, dans l’orphelinat dans lequel elle travaille. Vui, c’est en réalité l’incarnation de mon grand-père que je n’ai pas connu et que j’aurais aimé connaître.
À travers ce personnage, vous nous parlez des métis qui ont été envoyés en France. Pouvez-vous nous rappeler le contexte historique ?
L. R. Certains enfants métis étaient reconnus et élevés dans leur famille, d’autres étaient abandonnés, c’est le cas de Vui. Face à ce problème, le pouvoir colonial promulgue finalement un décret en 1928, naturalisant français les enfants métis, avec l’idée d’en faire plus ou moins les contremaîtres de la colonisation. Cela aura des conséquences sur plusieurs générations car ces enfants sont tiraillés entre deux cultures et deux appartenances ethniques. C’est ce qu’incarne Vui qui devient Paul. J’ai aussi voulu retranscrire ce tiraillement à-travers Trà, le frère de Vui, pris entre un désir de modernité à l’occidentale et une volonté d’indépendance pour son pays.
Vous, personnellement, deux générations plus tard, ressentez-vous encore ce tiraillement ?
L. R. Oui, même si c’est forcément différent quand on vit au XXIe siècle car ce n’est pas la même chose d’être métis dans la France contemporaine que d’être métis en situation coloniale. Mes questions étaient plutôt identitaires.
Dans un récit palpitant, Louis Raymond, spécialiste de l’Asie du Sud-Est, nous entraîne dans une formidable enquête, du Vietnam au Cambodge. Il part sur les traces de l’histoire de sa famille paternelle et notamment de son grand-père métis, né d’une jeune Vietnamienne et d’un père français inconnu. Le propre père de Louis Raymond est arrivé en France dans les années 1960 et ne voulait pas parler de sa famille. Pour combler les non-dits, l’auteur a pris le parti de mêler la fiction à des bribes de sa propre histoire et du passé colonial français en Asie. Cela donne un texte très réussi, à la fois très romanesque et très documenté, que l’on ne lâche pas.