Chronique À la table des hommes de Sylvie Germain

Isabelle Theillet Librairie Mots & Motions (Saint-Mandé)

Dans un pays en proie à la guerre civile, un petit cochon rescapé d’un incendie devient un jour Babel, adolescent naïf et maladroit en quête du langage, accompagné de sa fidèle corneille Doudi. Un livre coup de poing aux symboles audacieux et aux multiples rebondissements. Du grand Sylvie Germain !

Le nouveau roman de Sylvie Germain démarre de manière fort inattendue… dans une porcherie, avec une truie et sa portée de huit porcelets. On ne sait pas exactement dans quel pays on se trouve, mais on comprend qu’il est en guerre. Personne n’en connaît les causes, le conflit ayant surgi après des décennies de bonne entente. La ferme à laquelle la porcherie est rattachée est victime d’un brutal incendie qui dévaste tout. Ne sont épargnés qu’une jeune mère qui vient de perdre son enfant et l’un des porcelets qu’elle va allaiter. La jeune femme décédée à son tour, on suit l’animal, qui défend comme il peut sa survie et s’allie à une daine, jusqu’à ce que les hommes essaient de les attraper pour les manger. Au bout d’une trentaine de pages, vous vous faites alors la réflexion que le nouveau héros de Sylvie Germain est un cochon ! Ce n’est pas par hasard qu’elle choisit cet animal, comme vous le comprendrez au fil de la lecture. Comme elle le note elle-même, il existe une proximité anatomique et physiologique particulière entre l’homme et le cochon, ainsi qu’une étroite parenté biologique. Toujours aussi inattendue, surgit alors la métamorphose du porcelet en un jeune adolescent, aux cheveux d’un blond presque blanc, à la peau d’un rose laiteux. Les femmes du village qui le trouvent recroquevillé près du lavoir se demandent qui est ce simplet qui ne sait pas parler. C’est Ghirzal, dite « la Vieille », qui le prend sous son aile et le nomme Babel, parce que « sa langue est aussi brouillée que les briquetiers de la tour de Babel ». Brave Babel, toujours suivi de sa corneille Doudi, qui lui permet de garder ce lien privilégié de l’animal à la nature. Je ne veux pas vous raconter la suite du roman. C’est déjà trop pour moi d’évoquer cette subtile métamorphose qui sert si bien le propos de Sylvie Germain et qui vous fera découvrir de nombreux et magnifiques personnages. Commencé comme une fable, son récit va vers de plus en plus de réalisme : la bêtise et la violence des hommes, mais aussi la difficulté à appréhender le langage, à exprimer sa pensée. L’invention du personnage de Babel est une merveilleuse trouvaille pour exprimer ce rapport délicat entre l’animal et l’homme. « Avec les humains, tout est toujours compliqué, équivoque, et souvent inquiétant », constate Babel. Sylvie Germain est une magicienne. Dans une langue somptueuse, simple et poétique, elle évoque aussi bien des éléments de la mythologie que de la Bible. On se croirait dans un conte, et en même temps elle fait surgir la dure réalité de notre monde contemporain, sa cruauté et sa triste actualité. Grâce à ce personnage mi-animal mi-homme en perpétuel devenir, elle nous oblige à interroger notre humanité, notre rapport à la nature et aux animaux, notre rapport à Dieu, à la spiritualité, à l’expression artistique et à l’engagement politique. On sent une femme en colère. À travers Babel, qui ne sait pas d’où il vient et qui s’en moque, elle délivre néanmoins un message profondément consolateur. ◼

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