Dossier Trois Grains de riz de Aki

AURÉLIA DURANDAL, Librairie LIRAGIF, Gif-sur-Yvette

Si le paysage de la bande dessinée s’est considérablement modifié en l’espace d’une vingtaine d’année, celui des BD pour enfants n’est pas en reste puisque ce mode d’expression longtemps décrié est devenu un genre littéraire à part entière, sans cesse renouvelé grâce au talent de nouveaux auteurs qui le réinventent inlassablement.


Pour beaucoup d’adultes, la bande dessinée a longtemps représenté un genre littéraire mineur, en aucun cas une lecture « respectable ». D’où vient cette méfiance à l’égard de la BD ? Sans doute du fait qu’on la considère comme « divertissante », en opposition aux lectures « édifiantes » d’antan… Mais c’est oublier que le plaisir est un ingrédient essentiel pour communiquer le goût de la lecture. En outre, alors qu’elle fait désormais partie des programmes scolaires, on tend à considérer la bande dessinée comme un formidable support éducatif. En effet, l’image est un moyen efficace pour entrer dans la lecture et capter l’intérêt des enfants. Les bulles, les onomatopées leur permettent d’identifier celui qui parle et de deviner le ton qu’il emploie. La diversité des graphismes leur ouvre accès à des univers et des sensibilités différentes qui multiplient les possibilités de choisir ce qui leur plait ou non.


Alors que les albums avec des héros plus traditionnels sortent à des intervalles plus ou moins réguliers et dans des formats standards, de nouveaux personnages font leur apparition. Ces bandes dessinées, plus particulièrement destinées aux jeunes lecteurs, marquent l’arrivée de la « BD d’auteur » au rayon jeunesse. Pas de planches uniformes, mais bel et bien l’expression d’un style, d’un esprit qui flatte le lecteur en créant une connivence avec lui.


Dans Trois Grains de riz, la jeune Aki revisite son enfance et les jeux qu’elle s’est inventé avec ses deux sœurs Annie et Ève. L’univers de l’album est celui du quotidien : poupées, cartons qui deviennent des voitures et farces en tous genres. Rien d’extraordinaire, et pourtant tout y est, tout possède une authenticité joyeuse. En évinçant les adultes du paysage de la BD, l’auteur réussit à nous placer à hauteur d’enfant. L’identification aux héroïnes est immédiate, et l’on s’amuse de constater que certains jeux sont universels. Les dessins très stylisés et les couleurs aux feutres rappellent les dessins d’enfants. Cette BD organisée en saynètes de deux ou trois pages est idéale pour les lecteurs qui n’ont pas encore l’habitude de lire de longs récits. Les anecdotes n’ayant pas de liens directes entre elles, ils ne seront pas perdus en reprenant l’album. L’utilisation de phylactères et d’onomatopées faciles à lire permet de saisir le sens global de l’histoire, atténuant le côté un peu angoissant du déchiffrage. S’approprier l’histoire en en saisissant la portée humoristique devient valorisant, une porte d’entrée intéressante dans la lecture.


Parmi les personnages attachants par leur espièglerie, il faut désormais compter sur Jacotte, une adorable râleuse dont le mot d’ordre semble être « arnaque ». Avec son caractère bien trempé, elle a tôt fait de pointer du doigt les contradictions des comportements des adultes et les absurdités de la vie quotidienne : en quoi les vacances sont-elles un espace de liberté si elle doit planter sa tente et aller faire les courses au lieu d’aller directement se baigner ? Jacotte se pose beaucoup de questions et s’arrange pour trouver les réponses qui lui conviennent. L’album suit le déroulé des vacances dans un camping au bord de la mer. Chaque épisode tient sur une page. Il porte un titre grâce auquel l’enfant se repère dans sa lecture, tout en donnant une certaine fluidité aux péripéties de cette famille en laquelle chacun peut se retrouver. Les expressions très marquées des personnages aident à deviner ce qu’ils pensent. Au milieu de ce petit monde, c’est pourtant Jacotte qui brille. Son impertinence fait sourire le lecteur qui trouve en elle un personnage capable d’exprimer tout haut ce qu’il n’est pas toujours facile de dire aux adultes. Elle se moque d’eux avec un tel naturel qu’il est impossible de la soupçonner de malice.


Bien moins mignon et peut-être encore plus hilarant, Félicien Moutarde ne manquera pas de retenir notre intérêt. Attention, il s’agit là d’un roman graphique à prendre au second degré. On pense immanquablement à Calvin et Hobbes en lisant le récit de la vie de cet horrible garnement de 2 ans. Il déteste tout, et surtout ses parents qui sont à l’origine de sa morne existence. La seule qui trouve grâce à ses yeux, c’est Josépha Riton, une fillette croisée au parc. Pour elle, il trouvera l’argent nécessaire à une opération de chirurgie esthétique, il deviendra un grand romancier… Les idées fourmillent dans la tête de ce petit bonhomme. En prenant un personnage qui n’est pas encore capable de s’exprimer mais dont la vie intérieure est très mouvementée, l’auteur et l’illustrateur placent le lecteur dans une position omnisciente qui lui permet de percevoir le comique des situations : le texte, les intentions de Félicien se heurtent aux dessins et à ces échecs. Non seulement le ton est drôle et le vocabulaire parfois cru, mais en plus l’illustration ajoute à l’impertinence de ce texte fleuri.


Pour rester dans le registre de l’humour, il convient d’évoquer L’Odyssée de Zozimos. En effet, dans cette longue BD, Christopher Ford parodie les grands récits mythologiques et en particulier L’Odyssée d’Homère. Ici, le héros, Zozimos, est un prince en exil qui désire regagner le royaume de son père, Sticatha. Mais loin d’être un valeureux personnage, il se révèle souvent lâche et vantard. Il ne doit sa survie qu’aux amis qu’il se fait en chemin et à la guerrière Alexa dont il est amoureux. La réussite de cette BD est d’offrir au lecteur la possibilité de jouer avec les codes de récits dont il est familier : le roman d’apprentissage et l’épopée. Les différents personnages sont des archétypes de ces récits, sauf que leurs attributs traditionnels sont renversés. Le héros est un antihéros… sauvé par une fille. Les grands serments sont souvent contrebalancés par une dose de bon sens qui donne à ce récit toute sa force comique. On n’est pas loin de l’humour des Monty Python.


De tels livres tendent à prouver que pour aimer lire, il faut des livres à foison et surtout des livres différents : des romans pourquoi pas, mais des bandes dessinées aussi. Elles sont pour les enfants une opportunité de lire différemment. L’observation de l’image fait partie de l’apprentissage de la lecture, elle est un moyen de s’immerger directement dans l’histoire et d’en saisir le ton, de s’identifier parfois aux personnages ou d’exercer ses goûts esthétiques. Si le plaisir est plus direct, il n’est pas moins intense. N’est-ce pas ce que l’on attend tous des livres : qu’ils nous surprennent, qu’ils nous plaisent, et ce quel que soit le média utilisé ?

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