Chronique Popcorn Melody de Émilie de Turckheim

Aurélia Durandal Librairie L’œil au vert (Paris 13e)

À Shellawick, ville perdue au milieu du désert du Midwest, la vie des habitants s’est figée tragiquement. Le maire et son frère tiennent l’avenir de tous entre leurs mains. Ou presque. Avec quelques autres, Tom, à sa manière pleine de poésie, se lance en résistance.

Qu’est devenue Shellawick en quelques années : un bled perdu balayé par le vent du désert où les habitants s’échinent entre l’usine à pop-corn et la distillerie de whisky. Le maire, qui a accepté de revendre tout ce que la ville possédait de florissant, les a privés de leur rêves. Tom Elliott fait figure d’exception. Il est le seul à être allé à l’université qui lui a ouvert un horizon de possibles insoupçonnés. Mais ce qui a vraiment changé sa vie, c’est sa découverte de la lecture. De retour à Shellawick, alors qu’il aurait pu faire carrière et partir, il ouvre un supermarché, Le Bonheur, dont l’assortiment se résume à une trilogie : des produits pour « manger à sa faim, se laver et tuer les mouches ». C’est sans doute ici que se situe la première résistance de celui qu’on appelle le Pop-corn Kid, dont le visage d’enfant figure sur les paquets de popcorn, mais qui refuse que le maïs entre dans son magasin. Tom a ouvert ce supermarché moins pour s’enrichir que pour y accueillir les gens. Pour ce faire, il a installé devant son comptoir le fauteuil de barbier de son père, dans lesquel les habitants se succèdent à l’occasion d’une commission. Ce qui plaît à Tom, c’est de les observer, les écouter se raconter, car « chaque vie est un roman ». Les anecdotes glanées à l’occasion de ces rencontres lui servent à écrire l’œuvre de sa vie : dans la marge des bottins, il compose des haïkus, reflets de ces vies singulières. Sa vie aurait pu s’écouler à l’aune de ces confidences, si un supermarché géant, temple de la consommation, ne surgissait un jour en face du Bonheur. Contre lui, Tom ne peut rien… à moins que la magie des rencontres le sauve. Et son magasin avec. Ce qui est fascinant dans l’écriture d’Émilie de Turckheim, c’est cette capacité prodigieuse à changer de registre d’un roman à l’autre, de n’être jamais dans la facilité. Ici, elle nous offre un « roman américain » où elle s’amuse à s’emparer de codes comme les grands espaces, les Indiens, etc., afin de planter le décor d’une fable. À travers sa plume, le lecteur se rend compte que cet univers de western est devenu, au même titre que celui des contes, un réservoir à imaginaire et à histoires. Son talent consiste à rendre familier une galerie de personnages tous plus loufoques les uns que les autres, et surtout à entremêler les existences de manière à ce qu’une histoire en appelle une autre. Si l’humour, voire même l’absurde, ne sont jamais loin, il ne faudrait pas prendre ce roman pour une farce. Bien au contraire ! La profondeur et la beauté sont présentes à chaque page. Dans ces métaphores étranges qui renversent notre manière de voir le monde ou dans cette pelote d’histoires qu’elle tricote pour nous montrer que, au sein de cette réalité où beaucoup de choses vont mal, tout est lié, de la disparition des Indiens d’Amérique à celle des bisons, en passant par les commerces d’une petite ville du Midwest. Notre capacité de résistance ne dépend pas seulement de l’argent dont nous disposons, elle est liée à notre capacité à encore rêver le monde.

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