Dossier Je m'habille de Margaux Motin

Par Aurélia Durandal, Librairie Liragif, Gif-sur-Yvette

Les tout-petits ne savent pas lire , mais il n’y a qu’à voir le plaisir qu’ils prennent à manipuler des livres pour comprendre qu’ ils lisent à leur manière, c’est-à-dire au travers de leurs sens. À l’âge de l’éveil au monde qui les entoure, il y a un véritable enjeu à proposer des livres aux très jeunes enfants.

On peut se demander quel intérêt il peut y avoir à donner des livres à des enfants qui ne savent pas lire. Pourtant, si l’on en juge par la profusion d’ouvrages à destination du premier âge dans les librairies, il existe forcément des raisons. Pour s’en rendre compte, il suffit d’observer avec quelle curiosité un petit découvre un nouveau livre. C’est un objet magique. Non seulement il prend conscience de ses mouvements en le feuilletant, mais en plus chaque page est l’occasion de découvrir une nouvelle image et donc des formes et des couleurs inédites. Aux seuls imagiers et livres en tissus, se sont peu à peu ajoutés des ouvrages qui favorisent l’interaction entre le lecteur et l’objet. Ce sont souvent des livres aux pages épaisses et de petit format qui permettent une manipulation aisée.

L’une des limites des imagiers est souvent de montrer des objets décontextualisés. La collection de Gallimard Jeunesse, « Mes petits imagiers sonores », a résolu le problème en incorporant des puces aux images. Ainsi, en les effleurant, l’enfant découvre les klaxons de différents véhicules ou les sons émis par un instrument de musique. Il y a quelque chose de véritablement jouissif pour le petit qui parvient à faire naître un son à partir d’une image. D’autant que les images proposent des mises en contexte du nouveau mot. Le jeu se combine à l’initiation à une forme de fiabilité, à la constitution de jalons induits par l’objet livre, qui restitue les mêmes sons aux mêmes endroits. À un âge où le monde change à chaque instant, les repères sont essentiels et le livre, par sa forme fixe devient l’un de ces repères que l’enfant peut maîtriser.

De la même manière, le petit est sensible aux comptines et aux chansons. Plusieurs raisons à cela. D’abord le fait de trouver un texte répétitif et rythmé qui, en plus d’avoir une forme fixe, est agréable à entendre. Les paroles et les formules d’une comptine sont souvent issues de la bouche d’une personne aimée, et s’il ne comprend pas forcément ce qu’elles racontent, elles prennent une valeur affective. Les redire, c’est partager ou apprendre à supporter l’absence de l’adulte. « Ma toute petite bibliothèque » chez Bayard Jeunesse est une collection de petits livres regroupés dans des coffrets en forme de cube. L’enfant apprend à maîtriser ses mouvements, à les accompagner d’une certaine délicatesse afin de ranger les mini-livres à leur place… En croquant des chansons très connues comme « Au clair de la lune » ou « Mon âne », Ninie raconte à l’enfant une première histoire. Dans la tête de celui-ci, le dessin coloré, simple mais vivant, s’associera à la voix de celui qui lui a chanté. Et très vite, il en aura mémorisé le texte. Quel amusement alors pour lui de tourner les pages et de savoir ce qui est inscrit. De la même manière, les comptines à mimer illustrées par Nathalie Choux permettent de prendre conscience de son corps. À une formule correspond un geste qu’il faut reproduire. Les livres sont placés dans une boîte représentant un théâtre, ce qui est une autre manière de donner à la lecture une dimension ludique.

Le plaisir de lire vient aussi par le plaisir que l’on éprouve à retrouver des personnages récurrents qui deviennent des amis imaginaires, mais aussi par l’identification qu’ils suscitent, la possibilité de se projeter dans des situations. Dans sa nouvelle collection « Petite Enfance » à destination des très jeunes, Albin Michel Jeunesse a demandé à Margaux Motin de mettre son talent à hauteur d’enfant. Le résultat est plein de fraîcheur et d’énergie. Il s’agit d’imagiers ancrés dans l’univers des lecteurs, le jeu avec Je bouge et la vie quotidienne avec Je m’habille . Ils montrent deux garnements, garçon et fille, qui sautent, dansent, se déguisent et s’adonnent à toutes sortes de bêtises. L’authenticité et l’impertinence qui se dégagent de ces ouvrages détonnent dans un paysage éditorial qui, quand il s’agit de héros récurrents, ne propose souvent que des livres à message, oubliant que l’enfance est aussi jalonnée de bêtises qui font partie de l’apprentissage de la vie. De plus, s’amuser de la maladresse d’un personnage, c’est imaginer un incident sans en risquer la sanction. Le livre permet de mieux appréhender les situations de la vie courante.

En lisant une histoire à un enfant, on l’aide à trouver des repères et à apprendre de nouveaux mots. Ce sont des repères de temps et d’espace : l’histoire a un début et une fin et se déroule dans un lieu imaginaire ou non. À travers des images stylisées, Ce matin (Actes Sud Junior) évoque le petit déjeuner. L’enfant reconnaît les objets du quotidien (bavoir, biberon, assiette…) sur la page de droite, tandis que la page de gauche est occupée par le texte. À chaque nouvelle question du récitant, un nouvel item apparaît, ce qui permet au petit d’en mémoriser le nom et de participer à la lecture tout en progressant dans le déroulement de l’histoire. Le temps qui défile est figuré par la disparition de la tartine et de la pomme. L’auteur ajoute au livre une touche de fantaisie avec un oiseau que l’adulte semble ne pas voir et qui devient le complice du lecteur.

Les livres proposant aux enfants une interaction sont pour eux une vraie source de plaisir. Il leur donne l’impression, le temps de l’histoire, d’être les maîtres du jeu. Sur le nez ! (Thierry Magnier) en est un bon exemple. Un petit lapin se réveille dans la nuit pour aller aux toilettes. Mais il fait noir et, c’est bien connu, la nuit, les créatures rôdent… Alors pour les empêcher de gagner, mieux vaut les affronter et leur taper sur le nez. Le texte, répétitif et rythmé, est autant un plaisir à lire pour l’adulte que pour l’enfant à écouter. Ce dernier s’identifie au petit lapin et joue à se faire peur, ce qui lui permet d’apprivoiser ses propres inquiétudes. Il y a aussi tout un travail sur la couleur. Les différentes tonalités de gris rehaussent les yeux jaunes ou rouges des méchants, intensifiant l’atmosphère mystérieuse de la nuit et le pouvoir d’imagination du lecteur.

Le Mille-pattes, on le dessine comme on veut (Le Rouergue) est une ode à la fantaisie. Un narrateur tente de dessiner un mille-pattes. S’ensuit un dessin de boudin à pattes qui varie au gré de l’humeur du créateur : jaune, bleu, rose à pois… l’animal est le jouet d’un imaginaire débridé qui offre avec beaucoup d’astuce des moyens aptes à fixer les premières notions, couleurs, chiffres, formes…, qui est aussi un moyen de discerner le propre du figuré : le mille-pattes a-t-il 1 000 pattes ? Sont-ce les mêmes pattes que celles que l’on mange ? Ce livre est un vrai bonheur de lecture. Au plaisir visuel de voir la bête changer, s’ajoute un jeu typographique qui intensifie le ton du narrateur et l’excitation du lecteur, si bien qu’en refermant ce livre, on a deux solutions : soit on recommence, soit on se jette sur une feuille et des crayons pour proposer au petit de dessiner son mille-pattes !

Les tout-petits ne savent pas lire, mais ils comprennent très tôt que le livre est d’abord une source de plaisir.

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