Chronique Une saison de coton de James Agee

CHARLÈNE BUSALLI, Librairie du Tramway, Lyon

Les éditions Christian Bourgois publient le reportage de James Agee, matériau brut de sa grande œuvre, Louons maintenant les grands hommes (Plon, 1993). Un texte d’une force et d’une beauté inouïes, qui dénonce sans détour la misère que certains hommes imposent à leurs prochains.

 

Lorsqu’on ouvre Une saison de coton, on commence d’abord par lire une superbe préface d’Adam Haslett, qui ne se contente pas de resituer cet écrit de James Agee dans son contexte, mais explique aussi dans quelle mesure il fait écho à notre société actuelle. James Agee rédigea cet article dans le cadre d’un reportage commandé par le magazine Fortune en 1936. L’article ne fut finalement jamais publié, sans que l’on sache vraiment pourquoi, mais le caractère subversif du texte semble une explication amplement suffisante. James Agee se fit accompagner par le photographe Walker Evans, qui partagea avec lui pendant huit semaines le quotidien de trois familles de métayers de coton en Alabama. Ce sont les Burroughs, les Tingle et les Fields qui leur ouvrirent leurs portes, des familles que James Agee a délibérément choisi de décrire par souci d’exactitude, car elles ne sont ni mieux, ni moins bien loties que les autres familles de métayers qu’il a pu rencontrer.
L’auteur procède à une description méticuleuse des différents aspects du quotidien de ces gens, qu’il s’agisse de leur travail, de leurs vêtements, de ce dont ils se nourrissent, de l’éducation des enfants, ou encore du peu de loisirs qu’ils s’accordent. Si cette approche peut paraître détachée sur le papier, elle est bien loin d’avoir abouti à un texte insensible. Bien au contraire, l’article de James Agee résonne comme un cri contre l’injustice, alors qu’il décrit des hommes, des femmes et des enfants dont « tout le poids de l’existence réside dans le travail ». Ce sont des familles pauvres qui n’ont pas droit à l’aide sociale, car les hommes sont « enregistrés comme ayant un emploi même s’ils ne parviennent pas, six mois l’an, à trouver du travail en plus des tâches agricoles ». Ce sont des couples qui font des enfants rapidement, non pas par choix mais « parce qu’ils en ont besoin aux champs » ; des couples pour qui la mortalité infantile n’est pas une simple statistique, mais une souffrance véritable, que Floyd Burroughs exprime sobrement en disant qu’« [on] n’sait rien de la peine jusqu’à ce qu’on perde un p’tit ». James Agee décrit en détail le contrat qui lie les métayers à leurs propriétaires, révélant les dessous d’une économie de l’endettement qui n’est pas sans rappeler les pratiques bancaires actuelles, comme le souligne Adam Haslett dans sa préface. Deux annexes intéressantes complètent le propos de l’auteur : la première consacrée au cas particulier des métayers noirs, qui pourrait aisément faire l’objet d’une étude à elle seule ; la seconde dédiée aux propriétaires terriens, rapportant les commentaires effarants de certains d’entre eux à propos de leurs métayers.
L’article de James Agee ne serait pas ce qu’il est sans les superbes photographies de Walker Evans. Que ce soit par les portraits des métayers eux-mêmes ou les prises de vue de leur environnement immédiat, ce regard du photographe ajoute encore un supplément d’âme aux propos déjà bouleversants de l’écrivain.

 

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