Chronique La Grande Musique de Kirsty Gunn

Charlène Busalli Librairie du Tramway (Lyon)

Dans son septième roman, l’auteure néo-zélandaise Kirsty Gunn s’intéresse à cet instrument primitif et singulier qu’est la cornemuse. Expérimentant une nouvelle forme de narration, elle construit un récit à mi-chemin entre le roman, la poésie et l’essai : un véritable exercice virtuose joué avec brio.

« Moins une histoire qu’un lieu, un monde » : c’est en ces termes que la narratrice de La Grande Musique décrit ce qu’elle s’apprête à raconter. Cette histoire, c’est d’abord celle d’une famille, les Sutherland, où l’on est cornemuseur de père en fils. C’est aussi celle d’un lieu, la Maison grise, grande demeure située au cœur des Highlands qui connaîtra son heure de gloire en tant qu’école de cornemuse avant d’entamer le déclin dans lequel on la découvre au début du roman. Mais c’est surtout l’histoire d’un genre musical, le piobaireachd (aussi appelé Ceol Mor ou « grande musique » en gaélique), qui est la forme de composition classique de la cornemuse écossaise. Ce roman singulier nous offre bel et bien une intrigue : le vieux John Callum MacKay s’enfuit dans les collines avec sa petite-fille Katherine Anna, âgée de quelques mois, car elle est la seule qui pourra lui inspirer les notes manquantes de sa dernière mélodie. Mais l’importance de l’intrigue s’efface rapidement au profit de toutes les voix qui émergent pour raconter leur histoire. Celle du vieux John, bien sûr, mais aussi celle de Margaret, avec qui il a eu une fille hors mariage. Celle de cette fille, Helen, qui est la mère de la petite Katherine Anna. Celle d’Iain, le mari de Margaret et homme à tout faire de la maison, qui a élevé Helen comme sa propre fille. Et puis celle de Callum, le fils légitime de John, qui fait immédiatement le déplacement depuis Londres lorsqu’on lui apprend l’enlèvement du bébé. La forme du roman épouse celle du piobaireachd, avec son introduction, sa montée en puissance et sa conclusion, mais aussi ses répétitions, comme autant de refrains qui font que l’on s’imprègne du texte comme l’on s’imprègne d’un air de musique. Les voix des différents personnages constituent autant de variations sur un même thème, à savoir l’histoire de cette illustre famille. Malgré l’intrusion du factuel à travers les appendices et autres documents complémentaires, c’est un livre qui se lit comme un long poème. Le lecteur se retrouve ballotté dans une sorte de va-et-vient entre les annexes et les différentes parties du roman, et s’y perd avec un certain abandon, tout comme l’on peut se perdre dans une mélodie. C’est une histoire de transmission, celle qui se passe entre hommes, de père en fils, mais aussi entre femmes, de mère en fille, celles-là même dont « l’histoire discrète […] se raconte discrètement ». Au final, le texte pris dans son ensemble constitue à lui seul un petit bout d’Écosse, de sa culture, de ses paysages faits de ruisseaux et de collines, nous faisant jouir de la mélodie de cette langue imprégnée de gaélique autant que de la mélodie de la cornemuse. C’est un roman comme on en lit rarement, qui mêle l’ambition à l’audace pour nous conter avec une minutieuse exactitude l’histoire de ce que l’on a appelé « la voix du tumulte, la musique de la vraie nature et de la passion primitive ».

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