Entretien Roméo sans Juliette de Jean-Paul Nozière

Céline BOUJU (Doucet - 72000 Le Mans)

Comme dans le Roméo et Juliette de Shakespeare, il s’agit d’une histoire d’amour mais aussi de haine, celle de Roméo, qui a perdu ses repères. Il tente d’en retrouver, mais auprès des mauvaises personnes, ignorant la main tendue de Juliette. Un roman puissant et dérangeant, plus que jamais d’actualité.

 

Page — En tant qu’auteur, comment décririez-vous votre roman Roméo sans Juliette ?
Jean-Paul Nozière — Peut-être Roméo sans Juliette est-il un roman qui essaie de dire aux adolescents : « Regardez le monde dans lequel nous vivons. C’est le nôtre, le vôtre. Vous ne pouvez pas sans cesse vous réfugier (vous cacher ?) dans des mondes irréels, dans le merveilleux, le fantastique, la science-fiction, ces univers que vous proposent en si grand nombre les romans pour adolescents, depuis Harry Potter, ou les jeux sur Internet ». Mais je suis de parti pris. Adolescent, j’adorais Le Tour du monde en 80 jours qui me racontait l’Inde avec l’atroce destin de Madame Aouda qui doit être brûlée vive pour « accompagner » la mort de son mari, mais je détestais Voyage au centre de la terre. J’aimais Tintin en Amérique mais pas du tout On a marché sur la lune.

Page — Dans votre roman, vous abordez des sujets difficiles proches de ce que l’on voit au quotidien dans les journaux. Écrire ce roman vous semblait-il nécessaire ?
J.-P. N. — Nécessaire, peut-être le mot est-il excessif, mais en tout cas c’était important pour moi ! Beaucoup de mes romans, qu’ils s’adressent à des adolescents ou à des adultes, ont comme point de départ des articles de presse. Je découvre dans l’actualité des histoires qui me sidèrent. Pour Roméo sans Juliette, je lis, avec consternation, plusieurs « affaires » liées à des groupes néonazis ou des groupes de skinheads se revendiquant des chemises noires ou brunes (oui, aujourd’hui !), comme celui de Serge Ayoub, surnommé Batskin (ce qui dira quelque chose à mes lecteurs). Ces lectures me laissent à la fois ahuri, incrédule et attristé. Je me dis qu’autant de bêtise est impossible au XXIe siècle ? Aussi étrange que cela puisse paraître, me raconter une histoire sous la forme romanesque, à partir de ce constat, revient pour moi à rendre les faits plus vrais, plus crédibles que ce que je lis dans la presse. Roméo sans Juliette, un roman, me dit que oui, de pareils crétins existent. Et qu’il ne faut parfois pas grand-chose pour se laisser emporter par la vague. Je pense à cette phrase de Hannah Arendt : « C’est dans le vide de la pensée que s’inscrit le mal. »

Page — Les prénoms des deux héros, Roméo et Juliette, sont évidemment une référence aux personnages de la pièce de Shakespeare. Pouvez-vous nous expliquer ce qui a motivé ce choix ?
J.-P. N. — Les prénoms, oui, bien sûr, Shakespeare me les donne. Je n’oubliais pas en écrivant Roméo sans Juliette que je racontais aussi une histoire d’amour et qu’elle serait impossible du fait de la dérive de Roméo. Dans mes romans, les filles sont souvent plus fortes que les garçons. Je crois moi aussi que la femme est l’avenir de l’homme ! En tout cas, Juliette vivra probablement sans le Roméo du livre, mais grâce à elle, Roméo trouvera sans doute une autre Juliette.

Page — Un livre que vous avez aimé
J.-P. N. —Un livre paru en 1900 : Le Journal d’une femme de chambre d’Octave Mirbeau, relu parce que je savais que le film sortait début 2015. Une relecture enthousiasmante. L’audace de Mirbeau, qui écrit ça il y a plus d’un siècle, est confondante ! D’ailleurs, il le comprend lui-même quand il écrit à son ami Jules Huret : « C’est un livre sans hypocrisie, parce que c’est la vie, et de la vie comme nous la comprenons vous et moi ». L’écriture est très belle. Une écriture très XIXe, très balzacienne. Le film sorti cette année ne pèse pas lourd à côté du roman de Mirbeau. L’adaptation de Buñuel lui rend un meilleur hommage, même si la fin est différente.
Le Journal d’une femme de chambre, Octave Mirbeau, Le Livre de Poche, 502 p., 6,60 €

 

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