Dossier Abécédaire de Pascale Estellon

L’abécédaire est le genre le plus ancien d’ouvrages destinés à la jeunesse. On trouve trace des premiers « abécés » au Moyen Âge et leur usage a beaucoup évolué au cours des siècles. L’abécédaire n’a plus rien à voir avec les enluminures d’autrefois, et il revêt aujourd’hui des formes ludiques et originales.

Commençons par faire le point sur ce qu’est un abécédaire. Selon le Petit Larousse, c’est un nom masculin qui vient du latin, abecedarius, et qui signifie « livre d’apprentissage de l’alphabet, qui illustre, en suivant l’ordre alphabétique, chaque lettre par un ou plusieurs mots dont cette lettre est l’initiale. » Un abécédaire représente donc les 26 lettres de l’alphabet avec des exemples de mots pour chacune. Les lettres sont au fil des siècles associées à des vertus chrétiennes (au Moyen Âge), politiques et sociales (au XVIIIe avec la Révolution notamment), morales et politiques (influence du siècle des Lumières), avant de se recentrer sur l’enfant et le monde qui l’entoure à la fin du XIXe. La visée première de l’abécédaire devient scolaire : il est la première étape sur le chemin de l’apprentissage de la lecture. La part de l’illustration prend par ailleurs de plus en plus d’importance, et l’abécédaire devient le proche voisin de l’imagier. L’abécédaire figure aujourd’hui dans bon nombre de catalogues d’éditeurs de littérature jeunesse, et il est devenu un incontournable du livre pour enfants. Les héros des tout-petits comme Babar ou T’choupi ont le leur. Depuis les années 1970, les plus grands noms du livre pour enfants ont réalisé leur abécédaire : Kveta Pacovska, Éric Carle, Bruno Munari ou encore Tomi Ungerer. Les éditeurs rivalisent maintenant d’ingéniosité pour proposer des abécédaires originaux. Voici un voyage en cinq temps parmi des propositions qui sortent de l’ordinaire.

Débutons avec l’abécédaire où la visée éducative est la plus évidente parmi les cinq ouvrages sur lesquels nous nous arrêterons : L’abécédaire insolite , de Florence Guiraud chez Actes Sud Junior. Son originalité réside dans sa dimension internationale. En effet, son auteur a imaginé un abécédaire bilingue français-anglais. Pour chaque lettre, on trouve la proposition d’un mot français et d’un mot anglais sous leurs formes écrites et dessinées. Les illustrations sont ingénieusement combinées. Ainsi, pour le E d’« Enfant » et « Éléphant », on trouve en face l’image d’un enfant à dos d’éléphant. Pour le Y de « Yoyo » et « Yak », on trouve un yack jouant au yoyo. L’objectif pédagogique de l’abécédaire est dans ce livre doublement rempli : en plus de l’apprentissage de l’alphabet français, il y a la sensibilisation à une langue étrangère. Notons que les illustrations à l’aquarelle rendent cet album doux et poétique.

L’abécédaire est souvent associé à un imagier, comme on peut le voir dans Voyage au zoo. Celui-ci est un projet ambitieux signé Pittau & Gervais, paru chez Gallimard Jeunesse. Ce grand album (32x43 cm tout de même !) mêle de manière intelligente un abécédaire, un imagier des animaux, un catalogue de leurs bruits et de leurs silhouettes. Les auteurs proposent une mise en scène irrésistible : on rentre dans le zoo en ouvrant véritablement sa porte, et la découverte peut commencer. L’enfant se promène en suivant les chemins de couleurs proposés. L’album est riche en rabats à découvrir et en gommettes à appliquer. Le livre se fait donc jeu et la découverte des lettres s’ajoute à plusieurs autres apprentissages : couleurs, formes, bruits, notions de plus ou moins grand. Cet album se distingue par l’explosion de couleurs de ses doubles pages. On imagine avec quel enthousiasme ses auteurs ont dû s’amuser à le réaliser !

Comme Voyage au zoo , l’abécédaire de Pascale Estellon conjugue imagier et apprentissage des lettres au sein d’un livre-accordéon à la belle couverture blanche raffinée. Cette dernière est embossée et laisse deviner le titre : ABCédaire. Ici, chaque lettre a sa double page avec sa représentation en majuscule et en cursif, ainsi que des mots en script et « en attaché ». De facture très soignée, cette nouvelle parution de la maison (Les Grandes Personnes) est aussi un livre-jeu avec des volets à retourner : qu’est-ce qui est caché sous le couvercle du wok ? Que dissimulent les nuages à la lettre N ou le chapeau du magicien à la lettre M ? Et que trouve-t-on à l’intérieur d’un artichaut ou d’une orange ? Cet album ne possède pas de thématique particulière, les mots proposés sont très divers et on va avec délectation du jardin à la cuisine en passant par les poupées russes (je salue ici les flaps de la lettre P !) Quel régal pour les yeux quand le livre est déplié !

L’album d’Alessandro Sanna, ABC des grimaces , a un point commun avec le précédent : il peut lui aussi se déployer sur plusieurs mètres. Des cinq références présentées ici, l’ABC – grimaces est sans doute celui où la part « livre d’artiste » est la plus présente. Dans cet ABC-là, chaque lettre est doublement représentée (majuscule et minuscule) en cinquante-deux portraits d’enfants qui se suivent et ne se ressemblent pas. Leurs vêtements, leurs couleurs de peaux et de cheveux, leurs physionomies sont variées. Et les lettres, où sont-elles ? On les trouve à la place de la bouche des enfants. Ces enfants joliment croqués ne laissent pas indifférent, ils interrogent le lecteur : qu’exprime celle-ci avec son « L » ? Et que veut celui-là avec son « i » ? Est-il étonné, énervé, joyeux ? À quoi pense-t-elle ? L’ABC des grimaces invite à la discussion, et les possibilités semblent infinies dans la mesure où il n’y a de texte nulle part.

Pour finir, ouvrons la boîte ALPHAnimaux , paru chez Milan. L’ABC est ici animalier : vingt-six photos d’animaux sont rangées par ordre alphabétique sous des fiches pourvues d’onglets A, B, C, etc. Chaque photo est accompagnée de plusieurs cartes qui comportent une grande variété de jeux (point par point, jeux d’association et de différences, rébus, coloriages, etc.) Ainsi, l’abécédaire se mêle au documentaire en ne se cantonnant pas à des jeux de mots ou de découvertes des lettres. À « K » comme « koala », on peut par exemple apprendre à dessiner ledit animal ; à P comme « perroquet », il faudra inventer de nouvelles espèces colorées. Quelques crayons et une gomme, il n’en faut pas plus pour s’instruire en s’amusant !

L’abécédaire a plusieurs siècles d’existence, mais force est de constater qu’il inspire encore et toujours les auteurs-illustrateurs. Si la trame de l’alphabet est évidemment immuable, les manières de représenter les vingt-six lettres sont quant à elles illimitées. L’abécédaire a largement dépassé les visées scolaire et pédagogique. Les auteurs s’emparent des lettres et bousculent les manières de les représenter : l’ABC peut être une boîte de jeu, un livre d’art ou bien encore un livre-accordéon. Un tel choix ne peut que faire le bonheur des lecteurs – petits et grands.

GAËLLE FARRE, Librairie MAUPETIT, Marseille

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