Entretien Entretien avec Alain Damasio

Par Gaëlle Farre, Librairie Maupetit (Marseille)

Alain Damasio fait son entrée en jeunesse chez Rageot avec une nouvelle, Scarlett et Novak ! Ici, l’auteur des Furtifs mêle le thriller à la dystopie en suggérant l’idée qu’un avenir heureux ne passe pas nécessairement par le virtuel.

Comment est née cette nouvelle ? Et comment êtes-vous arrivé chez Rageot ?

Alain Damasio - À l’origine, il s’agit d’un défi proposé par le magazine 01net. Ils souhaitaient que j’écrive une nouvelle à propos de la sortie de l’iPhone 6 en 2014. J’ai toujours trouvé ces événements mercatiques « cultes » insupportables et ridicules, et j’en avais profité pour écrire un texte ironique et technocritique. Rageot a retrouvé ce texte au fin fond du web, grâce à l’écrivain Fabien Clavel, et ils m’ont demandé si je voulais bien le publier, en le reprenant. Au début, j’ai tordu du nez, je ne voyais pas l’intérêt et puis, je l’ai relu vraiment. Et là, j’ai été surpris de la pertinence de l’anticipation, sept ans après, et de la nervosité de la nouvelle, de son rythme. Ça m’a donné envie de le reprendre, de le transformer à l’aune des Furtifs.

 

Le sous-titre de Scarlett et NovakUn thriller qui déjoue la fascination du smartphone – est plein de sous-entendus. Alain, avez-vous un smartphone ? Quel rapport entretenez-vous avec lui ?

A.D. - J’ai refusé le téléphone portable dès l’origine et je m’y suis tenu : ni cellulaire ni smartphone, rien du tout. Je vis sans. Le sous-titre dit l’essentiel : cet objet omnipotent nous fascine, mais qu’y a-t-il derrière cette fascination ?

 

Votre nom est indissociable de la SF en France. Qu’est-ce que vous permet de dire ce genre littéraire sur nos sociétés ? Et notre société, comment va-t-elle selon vous ? Serait-elle en danger du fait de son utilisation inconsidérée des smartphones et GPS ?

A.D. - La science-fiction interroge frontalement notre rapport à la technologie. Elle essaie de dire ce que cette technologie, et la science en général, font à l’homme : comment l’humain se transforme et se réinvente dans ses relations au monde, aux autres et à soi par la technologie. À l’évidence, nous sommes dans un âge d’or de la soft science-fiction : elle structure nos quotidiens, tout particulièrement le smartphone, cet objet nomade totalitaire qui couvre et gère la grande majorité de nos besoins et qui a révolutionné nos psychologies, notre cognition et notre sociabilité. Il n’y a pas d’autres dangers que de se piéger dans des boucles d’auto-aliénation, mais ces boucles sont des colliers qui finissent par étrangler nos libertés les plus fluides.

 

Scarlett est une intelligence artificielle. Elle a un prénom. Pour Novak, dans la panique, elle est « une amie authentique ». Alain, que pensez-vous réellement de l’IA ?

A.D. - L’intelligence artificielle n’est qu’un calculateur qui fonctionne au big data, c’est-à-dire se nourrit d’une masse énorme de données qu’il ingère pour produire des profils, des estimations, des probabilités, des seuils de déclenchement, bref d’autres chiffres. C’est un outil de computation du monde qui n’a strictement rien d’intelligent. Les IA personnalisées qui arrivent, élaborées par les GAFAM, sont rudimentaires. Elles ne fonctionnent en réalité que grâce aux capacités de projection émotionnelle et à l’animisme naturel de l’humain qui va les doter d'une intentionnalité qu'elle n'a pas. Ce sont des simulateurs d’intelligence. La perversion est que nous leur attribuons une âme et nous attachons à elle, faute de relations riches autour de nous.

 

C’est votre première nouvelle publiée à destination de la jeunesse. Est-ce un public auprès duquel vous aimeriez à nouveau vous exprimer ? Pensez-vous à votre public en écrivant ? Qu’il soit jeunesse a-t-il eu une incidence sur votre écriture ?

A.D. - Je n’ai jamais écrit ni pensé en termes de réception, de public, d’audience. Un artiste habité par ce qu’il fait ne peut pas écrire ni raisonner comme ça. Je n’ai pas écrit ni réécrit le texte pour la jeunesse ou les ados, j’ai juste veillé à ce que ce soit compréhensible et non excluant, non hermétique. Et j’ai maintenu une certaine fluidité du style, une certaine vitesse. Un adolescent a déjà l’intelligence pour lire 1984 ou Fahrenheit 451 à 13 ans alors pourquoi vouloir simplifier l’écriture d’une nouvelle ? Ce qui me semble décisif, c’est de les pousser à sortir du divertissement pur de la fantasy pour les faire réfléchir, prendre du recul, les secouer, les perturber, proposer une nouvelle subversive par rapport à leurs normes de vie. Écrire pour ça, oui, ça justifie de « s’adresser » à la jeunesse. Mais en réalité, toute œuvre crée son propre public, elle ne répond pas à un lectorat qui serait en demande de quelque chose. Elle invente les lecteurs qui vont l’apprécier ou non.

 

À propos du livre

De l'histoire, je ne dirai rien d'autre que cela : Novak est poursuivi, mais heureusement, Scarlett, une intelligence artificielle, est avec lui. Heureusement ? Vraiment ? Dans cette nouvelle aussi courte qu'intense, Alain Damasio propose une scène que l'on pourrait tous vivre dans un futur plus ou moins proche. En effet, l'aventure – ou plutôt la mésaventure – que vit Novak pose la question de notre dépendance aux nouvelles technologies en général et à nos smartphones en particulier. Scarlett et Novak est un thriller dystopique qui se lit d'une traite et le souffle court. La chute de la nouvelle permet de nombreuses remises en question et ce, aussi bien chez les ados que chez les adultes !

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