Chronique Le Piano oriental de Zeina Abirached

François-Jean Goudeau La Bulle - Médiathèque de Mazé

Après un silence de presque sept ans, la Franco-libanaise Zeina Abirached signe son grand retour chez Casterman, sous la forme d’un récit miroir explorant les personnalités de l’inventeur d’un piano « bilingue » dans les années 1960 et d’une jeune artiste d’aujourd’hui, en équilibre entre deux cultures.

Je me souviens avoir dit à Zeina Abirached que son Paris n’est pas une île déserte – dont une trentaine de planches sont lisibles sur le site du musée de l’Histoire de l’immigration – méritait une plus large diffusion et une vie imprimée. Cette trentenaire native de Beyrouth me cachait alors certainement l’intégration prochaine, dans son nouveau livre, de ces pages tout en finesse et en émotion. Un roman dans le roman. Et un pari aussi ardu qu’il est désormais réussi, réalisé par l’auteure du Jeu des hirondelles : mourir, partir, revenir (Cambourakis), autobiographie d’une enfance en temps de guerre, celle du Liban des années 1980, qui lui avait, dès le début de sa carrière, légitimement ouvert les portes d’une attention critique et publique. Le Piano oriental est d’abord l’histoire d’Abdallah Kamanja, employé de la compagnie des chemins de fer d’un pays que ses habitants considéraient alors comme la Suisse du Moyen-Orient, brillant par son activité bouillonnante, sa modernité et son multiculturalisme. Abdallah, pianiste virtuose et copiste malgré lui, vient de mettre au point un instrument génial, capable de jouer les quarts de tons de la musique orientale et de redevenir, dans l’instant, un clavier tempéré. Curieux de son invention, les célèbres facteurs de pianos autrichiens Hofman l’invitent à se rendre à Vienne pour le leur présenter. Ce (long) voyage-consécration se fera en la compagnie de Victor Challita, ami fidèle du musicien et vieille connaissance des lecteurs de Zeina Abirached, rompus à son fantôme ainsi qu’à l’élégance et à l’érudition de son frère jumeau Ernest. Cette nouvelle odyssée prend vite l’aspect d’une symphonie, par son évocation mais aussi par le rythme de ses compositions graphiques qui font onduler onomatopées, notes, flots, mots, bottines, et jusqu’aux moustaches de Victor ! Une rythmique reconnaissable à son trait radical – à rapprocher de dessinateurs tels David B. ou Marc-Antoine Mathieu, deux références avouées –, qui sert à merveille son goût pour les architectures urbaines et sonores, sa tentation des motifs, son penchant pour les répétitions et son inclinaison pour les tics oubapiens. Si les préparatifs et cette traversée vers la conquête d’une gloire qui ne manquera pas de faire lâchement faux-bond sont un délice d’humour discret et intelligent, le livre est au final moins ludique qu’annoncé par sa créatrice, la faute – ou plutôt grâce – au récit dans le récit qui évoque le déchirement d’une jeune femme entre deux pays, entre deux langues, entre deux musiques. Un déchirement qui se transforme au fil de ses pages intimes en une réconciliation, en une multiplication, en une harmonisation : « Je tricote depuis l’enfance une langue faite de deux fils fragiles et précieux. Deux jeux de mikados renversés en vrac dans ma tête. C’est l’A.D.N. de ma langue maternelle. » Une harmonie rendue possible par une troisième langue, la musique et la bande dessinée, qui ignore les frontières et rend nos cœurs, comme nos bagages, un peu plus légers. Le titre indispensable de cette rentrée.

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