Chronique Jeangot de Joann Sfar, Clément Oubrerie

FRANÇOIS-JEAN GOUDEAU, Bibliothèque/Médiathèque La Bulle, Mazé

Quand le maître à conter de Gallimard BD (et de bien d’autres écuries livresques, d’ailleurs !) s’amourache, après Serge Gainsbourg et Georges Brassens, du géniteur du jazz manouche, notre poil (ras ou abondant) de lecteur se hérisse de la plus agréable des façons… Guitare !

Joann Sfar a décidément le don de se frotter – avec une verve unique, reconnaissons-le ! – à des personnages, réels (Chagall en Russie, Pascin) ou fictifs (Le Minuscule Mousquetaire, Petrus Barbygère), qui provoquent instantanément une empathie et un élan libertaire dont on lui sait gré. C’est l’Hérisson Niglaud, ami d’enfance du bientôt célèbre Jeangot Renard, qui narre, dans ce premier opus, les origines de cet artiste né en 1910, et leurs émois fondateurs dans les domaines sensoriels que sont la chair et la musique. De sa naissance sur le territoire belge au triste épisode de l’incendie qui faillit mettre un terme prématuré à la carrière du soliste – et meurtrira profondément sa main gauche –, en passant par l’exil en Afrique du Nord et les premières scènes dans les guinguettes de la « Zone » (où s’empilaient alors les villes-taudis à la lisière de Paris), ce livre prend des airs de guide initiatique, où la liberté a pour bande son une suite aussi mélancolique qu’entraînante d’accords jazz et tsiganes. Entre anecdotes humoristiques (notamment les descriptions anatomiques du sexe féminin par le jeune artiste couleur chouchen, ou encore le cambriolage scatologique et dentaire !), chocs artistiques (la découverte de « La musique des Noirs », le premier duo avec Stéphane Grappelli, ici sous les traits d’un orang-outan !) et piquantes digressions (celles de l’acariâtre et nostalgique Niglaud font mouche à chaque fois), ce cocktail séquentiel se laisse boire comme du petit lait, ses 54 pages étant finalement trop chiches pour étancher notre soif. L’option « dessin animalier », enfin ! choisie par l’illustrateur – Clément Oubrerie, celui des Aya de Yopougon (série terminée en six volumes dans la collection « Bayou ») et Pablo (série en cours avec deux volumes sortis chez Dargaud) – fonctionne à merveille, accentuant la légèreté et la fantaisie de cette biographie qui respecte pourtant la trajectoire à la lettre (pour s’en convaincre, lisez sans attendre l’excellent catalogue d’exposition consacré à Django Reinhardt, tout juste paru début octobre et coédité par Textuel et la Cité de la Musique) de cet autre prince de l’improvisation. Près de soixante ans après sa disparition, il influence encore de nombreux musiciens, et même des cinéastes tels que Woody Allen. En romanès, Django signifie « je réveille ». Le Jeangot de Sfar et Oubrerie est paré des mêmes vertus et du même rythme : encore !

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