Chronique La Main heureuse de Frantz Duchazeau

François-Jean Goudeau La Bulle-Médiathèque de Mazé

Plutôt sourd aux histoires « musicales » de Frantz Duchazeau (je dois être le seul), je n’attendais rien de cette Main heureuse, dont la bande-son est, cette fois, celle de La Mano. Imbécile que j’étais ! Car ce rien présupposé est un plein génial, violent, mordant, dansant, adolescent. « Mamama, Mano Negra ! Ya ! Ya ! Ya ! »

Sans dévoiler les ombres qui tourmentent le jeune Duchazeau dans cette autofiction, on peut toutefois se permettre de confier que ce récit rompt radicalement avec les autres productions de cet angoumoisin de naissance. Hormis des collaborations avec des scénaristes parmi les plus recommandables du moment (Gwen de Bonneval, Fabien Vehlmann), l’artiste au trait charbonneux et particulièrement vivant s’était fait surtout remarquer par de faux biopics dans le champ des musiques afro-américaines : Le Rêve de Meteor Slim (Sarbacane), Les Jumeaux de Conoco Station (Sarbacane), ou encore Lomax, collecteurs de folk song (Dargaud). Duchazeau quitte ici le nouveau continent pour évoquer, avec rage et émotion, le crépuscule de son adolescence, en compagnie de son ami Mike (sorte de reflet positif et déterminé de l’auteur), le temps d’un court road movie à deux-roues. Une fugue qui doit mener – de leur campagne charentaise à la capitale girondine – les deux jeunes hommes vers le « graal » : un concert du groupe autour des morceaux de Puta’s Fever (deuxième album de La Mano, dont le chanteur Oscar Tramor fera plus tard la carrière qu’on lui connaît sous son vrai patronyme, Manu Chao). Cette brève odyssée, en ce printemps 1990, est l’occasion d’un grand déballage, à la fois visuel – la variété des cadres, des « gueules », du réalisme et de son contraire, est magnifique – et narratif, puisque c’est une véritable mue à laquelle on assiste. Une mue qui a pour guide et égérie la fameuse pin-up ornant la pochette de cet album (aux titres inoubliables, au moins pour cette génération : « Pas assez de toi », « Sidi ’h’ Bibi », « Roger Cageot »…), plantureux symbole d’un salut, d’une échappatoire, de l’esquisse heureuse d’une existence. Dans la féminité, la puissance charnelle, la créativité. Et pour gardien, le King Kong cinquième du nom, dans son volume et son costume. Ce joyau de 2015, pour lequel on promet une édition collector (avec le vinyle d’un concert inédit de la formation dont le nom est inspiré d’une bande dessinée !), est à mettre une nouvelle fois au crédit du label « Professeur Cyclope » qui, après les excellents Teckel d’Hervé Bourhis et Pénates d’Alexandre Franc et Vincent Sorel, compose discrètement un catalogue de grande qualité. La Main heureuse, l’expression d’un mal de vivre certes, mais qui se transforme – à l’instar de la célèbre chanson de Barbara – en une joie, une soif de vivre ; dans la colère et l’amour, la contemplation et le mouvement, le suggéré et l’explicite. Une leçon de bande dessinée.

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