Chronique La Maison de Paco Roca

FRANÇOIS-JEAN GOUDEAU, Bibliothèque/Médiathèque La Bulle, Mazé

Paco Roca incarne à la perfection cette nouvelle génération d’auteurs espagnols qui sont capables d’équilibre, comme de fusion, entre le récit intimiste et le traitement de grands thèmes de société ou historiques. Sa Maison privilégie le premier, avec un inventaire sensible des choses et des sentiments.

Découvert par le grand public lors de la première publication française de Rides – réédité sous le titre La Tête en l’air chez Delcourt en 2013 et adapté en long-métrage d’animation –, Paco Roca nous avait enchantés avec cette bande dessinée tout en sobriété sur la vieillesse, les maisons de retraite et la maladie d’Alzheimer en particulier. Qualifié dans sa préface de chef-d’œuvre par Jirô Taniguchi lui-même, ce conte délicat et plein d’humour, prônant l’amitié et l’espoir, avait révélé un artiste sachant parler de choses graves, profondes, sans sombrer dans un pathos ou une mièvrerie que certains de ses collègues du 9e Art cultivent telle une lucrative mécanique. Son talent a été confirmé par ses créations suivantes, où la documentation s’efface toujours élégamment au profit de l’émotion, comme dans L’Ange de la Retirada (6 pieds sous terre), L’Hiver du dessinateur (Rackham), ou plus récemment La Nueve (Delcourt).

La Maison, publié dans la collection « Mirages », évoque cette fois la réunion d’une fratrie – Vicente, l’aîné rigide, José, le cadet écrivain, artiste de la famille, Carla, la benjamine nostalgique – à l’occasion de la vente prochaine de la propriété familiale, suite au décès du père survenu un an plus tôt. La remise en état de cette dernière, qui n’est pas sans provoquer la résurgence de différends d’ordre affectif et matériel, et le récolement des affaires de leurs parents disparus, se transforment surtout en un travail de mémoire, d’apaisement, de partage et, subtilement, de deuil. « Je suppose que nous avons tous un moment de bonheur dont nous nous souvenons toujours », dit le voisin Manolo, ami de leur père. Cette remarque, à propos de l’amour (mal récompensé) de son vieux camarade pour les figuiers, va contribuer à l’éveil de réminiscences chez les trois enfants, qui vont enfin comprendre que leur géniteur, homme taiseux et travailleur, les aimait d’égale façon et que la filiation, facétieuse, a joué son rôle. Parfois à leur insu. Chaque recoin du modeste domaine, notamment les extérieurs (pergola, piscine, potager), est ainsi prétexte à cette recherche – nécessaire – du temps perdu, de scénettes de bonheur familial. Et de la compréhension de la personnalité, des aspirations et des joies du papa. Comme celle de signer, sur le ciment pas encore sec du muret, les noms de chacun pour graver, avant l’effacement progressif et inéluctable des petits moments de grâce, une mémoire sensible, affective, collective. Cette chronique est sublimée par une chromatique légèrement surannée – vert d’eau, soleil pâle, vermillon, bruns – qui n’est pas sans rappeler, parfois, les couleurs d’Étienne Davodeau (les nombreuses conversations sur la terrasse, faisant, elles, échos au Lulu femme nue de ce même auteur chez Futuropolis). La photographie qui conclut le livre, au découpage aussi savant que lisible, semble nous confier que ce récit est en partie autobiographique. Cela ne nous surprend pas, tant l’ouvrage, au format à l’italienne, fait preuve de tendresse, de sincérité, d’empathie, de sentiment « millimétré ». La maison, c’est notre enfance : celle que l’on refuse de vendre, de quitter, d’oublier.

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