Dossier Tristes cendres de Mikel Begona, Inaket

FRANÇOIS-JEAN GOUDEAU, Bibliothèque/Médiathèque La Bulle, Mazé

La bande dessinée espagnole ne se résume plus aujourd’hui au phénomène Blacksad (4 tomes parus chez Dargaud), tant s’en faut ! Car si elle a mis longtemps à trouver un second souffle – après une remarquable effervescence créatrice postfranquiste –, s’y expriment désormais des artistes talentueux.

Contrariée sous le joug du despotique Generalísimo au point de voir de nombreux auteurs s’exiler sur le territoire français (en particulier) pour y pratiquer leur métier librement (en tête, Arnal, créateur de Pif le chien, et Julio Ribéra, dessinateur du Vagabond des limbes ou de Mon crayon et moi, témoignage émouvant de cette sombre période), la BD espagnole renaît de ses cendres à la fin des années 1970 et pendant les années 1980 avec une nouvelle génération d’auteurs prêts à exploser le carcan artistique jadis imposé par le régime fasciste. Felipe Hernández Cava et Federico del Barrio (lire absolument Le Piège, paru chez Actes Sud-L’an 2), Miguel Gallardo, Jaime Martin, Marti (et son polar trash Taxista, un Dick Tracy barcelonais à la sauce Charles Burns : géant !) ou encore Ruben Pellejero s’affirment alors parmi les meilleurs représentants de cette création contemporaine. Néanmoins, ce foisonnement, qui durera environ une quinzaine d’années, se tarit au cours de la décennie 1990 et peu de nouvelles signatures enthousiasmantes se font connaître et traduire jusqu’au mitan des années 2000. Heureusement, trente ans après sa première révolution plastique et narrative, la bande dessinée espagnole paraît animée d’un nouveau souffle.

Sans évoquer l’avènement d’une école, on serait toutefois tenté de lire dans cette production deux thèmes communs et récurrents : la mémoire (du pays, des anciens, du xxe siècle, de l’autisme, la mémoire qui disparaît…) et l’identité (familiale, artistique, celle des communautés). Revisités selon des prismes très personnels, ces objets des plus classiques se parent parfois de formes surprenantes. C’est le cas notamment de Chair de ma chair de Lola Lorente, roman graphique et gothique mettant en scène de façon très fantasmatique des interrogations existentielles autour du deuil, de la fratrie et de la sexualité. Buñuel dans le labyrinthe des tortues de Fermín Solis est également un exercice de style étonnant aux accents oniriques et inquiétants. Les Tristes cendres de Mikel Begoña et Iñaket empruntent les mêmes chemins tortueux pour parler de guerre civile et du photographe Robert Capa. Plus étrange encore, Duel d’escargots de Sonia Pulido est une fable métaphysique sur le gastéropode en particulier, et la spirale, le cycle, le cercle en général… Les lecteurs plus « traditionnels » apprécieront certainement le docu-fiction Tchernobyl-La zone, brillant travail sur la tragédie ukrainienne de 1986. Paco Roca séduira ces mêmes lecteurs avec Rides, récit poignant de réalisme, de pudeur et d’humanité sur la maladie d’Alzheimer, ou L’Ange de la Retirada, consacré à la Colonie espagnole de Béziers où se côtoient fantômes de la résistance et Manu Chao.

Le festival d’Angoulême ne s’y est pas trompé en consacrant au domaine espagnol une grande exposition à l’occasion de son édition 2012, « Tebeos – Les bandes dessinées espagnoles », et en inscrivant dans sa sélection officielle le chef-d’œuvre L’Art de voler (Denoël Graphic) d’Antonio Altarriba et Kim. ¿ Entonces, convencidos ?

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