Chronique Les Os, les cendres et l’État de Arnaud Esquerre

Par Christine Lechapt, Librairie, Librairie Charlemagne, Toulon

Alors que notre société tend à devenir de plus en plus individualiste, Arnaud Esquerre s’interroge sur le sort qu’elle accorde aux restes humains. L’État, qui ne souhaite plus que cette question soit traitée en fonction du bon vouloir de chacun, tend, depuis les années 1970, à la réglementer.

Pendant des siècles, la mort a représenté un élément familier et presque banal du quotidien des hommes. Toutefois, à partir du XXe siècle émerge une sorte de « déni de la mort », dû, selon l’auteur, à une intolérance croissante vis-à-vis du chagrin et du deuil. On observe d’ailleurs à cet égard une disparition progressive des vêtements de deuil et une baisse du nombre des personnes qui meurent chez elle. Jusqu’à la Révolution française, le corps du défunt est entièrement pris en charge par l’Église : elle s’occupe du « repos spirituel », mais également de l’inhumation. On parle alors de « corps mystique ». Or après la Révolution, avec la remise en cause de plus en plus aiguë de la place de l’Église au sein de la société, l’État commence à s’impliquer dans les différentes étapes du processus de la mort. C’est aussi à cette époque que certains spécialistes et certains politiciens se mettent à envisager le recours à la crémation, méthode qui devra attendre le XXe siècle pour s’affirmer réellement en raison d’une trop forte opposition des autorités cléricales. Après la Seconde Guerre mondiale, la crémation se banalise. Il s’avère à cette époque tout à fait possible de conserver chez soi les cendres d’un proche ou, éventuellement, de les disperser. Cependant, à partir des années 1970, l’État impose de nouvelles formes de contrôles sur la mort et les restes humains. Si dans l’absolu, chaque individu peut choisir librement ce qu’il souhaite faire de son corps après sa disparition, il continue de relever de la seule responsabilité de l’État de veiller à ce que la volonté du défunt s’inscrive dans le respect de la loi. Arnaud Esquerre développe ainsi l’idée de la communauté « morte vivante », à laquelle l’individu continue d’appartenir jusqu’après sa mort. Une illustration de cette notion est la restitution de la Vénus hottentote à l’Afrique du Sud, ainsi que les seize têtes maories à la Nouvelle-Zélande. Cette question très particulière de la restitution en ouvre une autre : peut-on exposer les restes humains ? Et dans quelles conditions ? L’auteur opère une distinction entre les reliques et les restes humains exposés dans les lieux publics, le contrôle de l’État s’exerçant alors de façon totalement différente. Arnaud Esquerre termine son analyse en revenant sur les profanations de cimetières (fortement médiatisées depuis une dizaine d’années) et sur la place qui revient à la science dans le cas d’une mort suspecte. Cette étude montre très clairement que, bien que notre société apparaisse de plus en plus individualiste et paraît se désintéresser de ses morts, l’État a su restaurer son rôle de gardien de l’ordre public en devenant le garant de la communauté (celle des vivants et des morts). Savant mélange de sociologie, d’histoire et de droit, cette étude passionnante nous éclaire sur la question des restes humains. Il est néanmoins certain que la question est amenée à évoluer au cours des années à venir, principalement du fait des avancées de la génétique et des analyses ADN. Affaire à suivre, donc !

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