Entretien L’Économie pour toutes de Marianne Rubinstein, Jézabel Couppey-Soubeyran

CHRISTINE LECHAPT, Librairie Charlemagne, Toulon

Pourquoi un livre d’économie écrit par des femmes à l’attention des femmes ? Deux économistes, Jézabel Couppey-Soubeyran et Marianne Rubinstein, nous révèlent le but de leur projet et leurs motivations. Un livre passionnant qui nous ouvre les portes d’un univers jusque-là plutôt réservé aux hommes.

Dans les médias, on vous parle d’inflation, de croissance, de bulle spéculative, de crise des subprimes. On vous dit qu’il faut investir dans l’immobilier, que sortir de l’Europe serait une catastrophe. Vous avez beau essayer, vous n’y comprenez rien. Vous vous demandez même si vous n’êtes pas trop bêtes pour comprendre quelque chose à l’économie. Détrompez-vous ! Parce que ce domaine a longtemps été l’apanage des hommes, qu’ils ont utilisé à loisir un jargon connu d’eux seuls, les femmes s’en sont senties exclues et s’en sont désintéressées. Or, pour pouvoir prétendre occuper la juste place qui leur revient dans la société, il est primordial qu’elles en comprennent tous les rouages. Dans L’Économie pour toutes, les auteures, en répondant à dix questions thématiques, vous ouvrent les portes d’un univers passionnant, dans un langage accessible sans être simpliste. Grâce à ce livre, vous ne pourrez plus dire que vous n’y comprenez rien. À lire de toute urgence, y compris par vous, messieurs !

 

Page — Comment vous est venue l’idée de ce livre ?
Jézabel Couppey-Soubeyran et Marianne Rubinstein — D’une envie et d’un besoin. L’envie d’écrire un livre ensemble et le besoin que les femmes s’approprient l’économie plus qu’elles ne le font aujourd’hui. Les enquêtes le montrent, les femmes sont plus allergiques que les hommes à la culture économique et financière, alors même qu’elles font chaque jour des choix économiques. Nous pensons que ce problème tient en partie à la forme. Trop souvent, le débat est confisqué par des experts (en général des hommes) qui utilisent un langage technique, désincarné et jargonneux pour installer d’emblée une relation de pouvoir plutôt que de réflexion partagée — c’est ce que nous avons appelé la « phrase masculine » (en hommage à Une chambre à soi où Virginia Woolf raconte que les femmes, quand elle commencèrent à écrire des romans au XIXe siècle, n’avaient à leur disposition qu’une « phrase masculine », « une phrase qui n’était pas destinée à ce qu’une femme s’en servît »). À l’inverse, c’est la complicité et la connivence avec les lectrices que nous avons recherchées ici, ce qui, au passage, nous a fait un bien fou : nous aussi ressentions le besoin de laisser tomber la « boîte à outils » (selon l’expression consacrée) et le costume gris de l’économiste !

Page — Le ton de votre ouvrage est extrêmement décontracté voire humoristique pour aborder des problèmes extrêmement sérieux : est-ce difficile de simplifier l’économie sans tomber pour autant dans les explications simplistes ?
J. C.-S. et M. R. — Oui, le ton est décontracté, précisément parce que nous avons abandonné cette posture en surplomb de l’expert. Mais nous n’avons rien concédé sur le fond : au contraire, nous avons essayé de restituer les débats dans leur richesse et leurs points d’achoppement ! Il est toujours possible d’expliquer les principaux enjeux économiques de manière simple, sauf que cela nécessite un véritable travail sur la forme, qui est difficile à faire et dont les économistes se dispensent trop souvent. Et s’ils ne le font pas, c’est moins par paresse que parce que ça les arrange. Plus le propos est technique et complexe, plus cela accrédite l’idée que l’économie relève des sciences dures, alors qu’elle est irréductiblement humaine et sociale.

Page — Vous abordez des thèmes propres à l’économie comme l’inflation, le système bancaire ou la discrimination à l’embauche, mais vous abordez également un sujet plus surprenant, le bonheur. En quoi cette notion intéresse-t-elle les économistes ?
J. C.-S. et M. R. — Les économistes ont commencé à s’intéresser au bonheur quand ils ont constaté que l’augmentation du revenu par tête dans un pays donné ne se traduisait pas par une augmentation du bonheur déclaré. C’est ce que l’on appelle le paradoxe d’Easterlin. Alors que faire à l’échelle de la société pour que les gens soient plus heureux ? Faut-il remettre en cause l’objectif de croissance du Produit Intérieur Brut (PIB) ? Si la réponse est oui, cela suppose d’abord de créer une nouvelle boussole pour savoir dans quelle direction aller. De fait, les grandes institutions comme l’OCDE, la Commission européenne, etc., réfléchissent à de nouveaux indicateurs pour mieux prendre en compte la qualité de la vie et les enjeux environnementaux. Voilà à quoi mènent (entre autres) les réflexions des économistes sur le bonheur.

Page — Alors que les femmes s’intéressent peu aux débats économiques, vous nous dites qu’elles ont cependant un rôle essentiel à jouer. Quel est-il ?
J. C.-S. et M. R. — Oui, c’est exactement l’idée que nous défendons dans la conclusion. Comme on le montre dans les dix chapitres de ce livre, beaucoup de choses vont mal, en particulier des inégalités de revenus et de patrimoine croissantes et une finance dévorante. Qu’y peuvent les femmes ? Beaucoup justement ! Des études récentes montrent que les femmes sont plus sensibles aux inégalités que les hommes, moins enclines à les juger inévitables, plus favorables au soutien des pauvres, des malades et des personnes âgées. De manière générale, elles seraient mieux disposées envers l’intervention publique et moins portées sur les solutions de marché. Cela tombe bien, non, au vu des dégâts produits par le « laisser-faire » ? On sait aussi que lorsqu’il faut trouver des solutions nouvelles – et vu l’état du monde, il y a urgence ! –, il n’y a rien de pire que l’entre-soi qui conduit au conformisme de la pensée, quand la confrontation des points de vue enrichit au contraire la réflexion et ouvre de nouveaux horizons. La féminisation de l’économie devrait donc profiter à tous !

Page — Plus généralement, alors que l’économie est devenue extrêmement complexe et qu’elle est étroitement liée à la vie politique, ne pensez-vous pas qu’elle devrait être davantage enseignée au cours des études secondaires ?
J. C.-S. et M. R. — C’est vrai que les lycéens la découvrent tardivement et à faible dose, alors même qu’elle est cruciale pour comprendre le monde, faire toutes sortes de choix (d’éducation, de formation, de travail, d’investissement, de consommation, etc.) et évaluer la portée des décisions (ou des non décisions) prises par nos gouvernants, bref pour vivre sa vie en citoyen(ne) éclairé(e) ! Elle devrait donc faire partie des enseignements généraux. Raison de plus pour veiller à une transmission sans complexité excessive, car si cette complexité peut être le reflet d’un monde complexe, elle est également – et trop souvent – le paravent d’un discours qui souffre mal la contestation.

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