Chronique Le Château, t. 1 de Edward Carey

Michel Edo Librairie Lucioles (Vienne)

Quelque part au large de Londres – pourquoi pas en pleine époque victorienne ? –, au milieu d’une décharge considérable, se dresse un manoir de bric et de broc, seule trace d’ordre surnageant. Ce château, c’est la demeure des Ferrayor, illustre famille dont le nom fait verdir toute personne habitant au-delà des murs du dépotoir.

Les Ferrayor, ce sont les maîtres de l’ordure, les adorateurs de l’objet inutilisable. Une famille repliée sur elle-même, une caste parfaitement hiérarchisée qui fonctionne grâce à la stricte obéissance à la Règle de chacun de ses membres. Ils trient, recyclent, réparent peut-être – ce n’est pas bien clair – toutes les immondices dont le monde se défait. Ils sont immensément riches. Mais leur richesse ne les autorise qu’à se savoir riches et craints, et s’ils se sentent libres, c’est uniquement dans les limites de l’enceinte du château. Hors ces murs, il n’y a qu’une terre trop vaste et trop infréquentable. Et puis il y a cet océan de déchets mouvants et agité de tempêtes terribles qu’il faudrait franchir. Seul le grand-père, patriarche aux allures de commandeur, se rend à Londres chaque jour pour les affaires à bord de son train personnel. Il a réussi, comme ses aïeux avant lui, à inspirer à ses proches cette peur quasi divine qui, à elle seule, maintient l’ordre de l’étonnante communauté. Évidemment, la vie est monstrueusement dangereuse aux abords du manoir. C’est pour cela que, régulièrement, les branches les plus lointaines de la famille sont rapatriées au domaine pour servir de main-d’œuvre. Ainsi va survenir l’impensable à la faveur d’une méprise. Une non-Ferrayor entre au service du château. Lucy Pennant est une jeune orpheline, rouquine et insolente. Sa fonction est de nettoyer les cheminées des parties hautes du château pendant la nuit. C’est au cours de l’une de ses expédition nocturnes qu’elle croise Clod, un jeune Ferrayor plutôt fragile de constitution, qui a le don (mais en est-ce un ?) d’entendre le nom des objets. Il a beau être le souffre-douleur de ses innombrables cousins, il est, mais il l’ignore et c’est là tout le savoureux de l’affaire, qu’il est un élément fondamental de la famille, sur lequel repose de nombreux espoirs. Dommage qu’il soit par trop instable et rêveur. Ce ne sont pas les traits de caractère qui font les meilleurs dictateurs. Cette rencontre fera vaciller ses faibles certitudes et il se mettra à espérer un ailleurs plus vaste et plus clément. Pour cela il devra, dans un premier temps, découvrir les terribles secrets qui régissent la vie du manoir. Avant de pouvoir s’en émanciper. C’est ce moment précis que choisissent les objets pour entamer ce qui ressemble à une insurrection. Le Château est un livre fantasmagorique, débordant d’imagination et de bouffonnerie. On ne peut s’empêcher de penser à la fois à Dickens et à Lewis Carroll, mais aussi à La Grande Beuverie (« l’imaginaire », Gallimard) de René Daumal. C’est un univers parfaitement structuré – on se réfèrera aux plans du manoir reproduits en annexes et aux innombrables portraits de la famille Ferrayor qu’Edward Carey a peint parallèlement à l’élaboration du texte et qui lui donnent ce caractère à la fois enfantin et inquiétant, pour en avoir la preuve.

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