Entretien Entretien avec

Par Michel Edo, Librairie Lucioles (Vienne)

Initialement prévu en mai, le nouveau roman de Mathias Enard paraît finalement cet automne, décalage des parutions oblige. Le livre est bourré d'inventions narratives et, chose plus remarquable encore, on découvre dans Le Banquet annuel de la confrérie des fossoyeurs un talent renversant pour le récit comique.

D'où vous est venue l'idée de ce roman ?

M. E. - J'ai grandi là-bas, près de Niort. C'est un territoire qui fait partie de mon histoire, je n'ai jamais cessé d'y aller, j'y habite une partie de mon temps. J'avais envie d'explorer par la littérature cette région-là. J’étais en résidence dans les Vosges en 2009, juste après avoir terminé Zone (Actes Sud et Babel), alors que j'avais plusieurs autres projets en vue. C’est arrivé là, l'idée de partir du récit d'un observateur extérieur. C'est-à-dire un jeune anthropologue, David Mazon, sympathique mais pas très perspicace, qui vient écrire dans les Deux-Sèvres sa thèse sur le ruralisme au XXIe siècle.

 

De quelle manière avez-vous construit votre roman ?

M. E. - Ça a pris pas mal de temps avant que le livre ne prenne sa forme définitive. Il se déploie autour du banquet central, avec le journal de David Mazon au début et à la fin. Et aussi deux parties avec un narrateur omniscient qui raconte les vies des habitants de ce village de Saint-Christophe. J'ai très vite eu l'idée d'utiliser le potentiel narratif de la réincarnation. Je me suis beaucoup intéressé au bouddhisme. C'est une philosophie, une religion qui me fascine. Et le principe de la métempsychose m'a tout de suite paru un moyen génial pour relier des époques et des moments d'histoire que la simple filiation ne peut pas assumer. Le narrateur, bouddhiste, est une sorte de personnage éveillé qui raconte comme ça toutes ces histoires. Il a le point de vue de quelqu'un qui voit toutes les réincarnations et qui nous dévoile la succession de ces vies. Bon, j'ai un peu été obligé de tricher parce que tous ces gens se réincarnent au même endroit, mais je me suis dit que c'était exactement comme les Tibétains : les grands lamas se réincarnent tous au Tibet !

 

Au fil des vies qui se déroulent dans la parole du narrateur, on découvre qu'Untel se réincarne en anonyme ou en animal, même en arbre? et puis il y a des réincarnations qui ont laissé un peu plus de trace dans l'Histoire, comme Agrippa d'Aubigné, Rabelais ou Villon !

M. E. - J'ai une certaine passion pour des écrivains de cette trempe. Je connais bien le château d'Agrippa d'Aubigné, ses écrits. Son destin incroyable d'homme de combat qui a aimé les plaisirs de la guerre, la violence et qui a conscience en même temps de la tragédie que représentent ces guerres de religion. C'est un écrivain, un personnage politique. À la fois très local et qui peut parler pourtant pour la France entière de ces guerres. Rabelais, lui, a quelque chose d'indépassable, il mélange fiction, philosophie, satire, mais aussi savoir et sagesse, et plaisir du texte. Pour Villon, beaucoup d'écrivains ont imaginé sa mort parce que sa disparition est mystérieuse. Perutz, dans Le Judas de Léonard (Libretto), imagine qu'il finit à Milan. Rabelais, lui, raconte qu'il aurait un lien avec le Poitou en finissant ses jours à Saint-Maixent. Ce qui m'arrangeait bien.

 

Le roman regorge d'anecdotes sur la grande et la petite Histoire, de développements sur des grands personnages vus à partir du Poitou. Cela se rapproche-t-il du travail que vous avez effectué pour vos précédents romans ?

M. E. - L'idée n'était pas de fabriquer de l'érudition ou du savoir, c'est le plaisir du texte qui compte. Même si, en quelque sorte, c'est une Histoire de France, assez amusante depuis les Gaulois jusqu'à aujourd'hui, mais vue depuis un territoire minuscule où tout résonne un peu, y compris l'histoire de la langue elle-même. C'était ça qui m'intéressait, donner à entendre énormément de français différents. D'abord le latin, puis le français du Moyen Âge, le dialecte local et enfin le français du XXIe siècle.

 

Le roman fonctionne avec une jubilation du verbe permanente. Y avait-il dès le début une envie d'écrire ce roman sous une forme comique ?

M. E. - J'ai toujours trouvé mes livres drôles mais j'étais un peu le seul, il faut bien le dire ! Là, je me suis dit qu'il fallait que je partage cette vis comica avec mes lecteurs. Alors tout n'est pas drôle dans le livre, loin de là, il y a même des choses qui ne le sont pas du tout. Mais toutes ces parties permettent d'amener au livre toutes sortes d'humour. Il y a l'humour de David Mazon qui est un comique malgré lui, parce qu'il se prend très au sérieux. Il y a l'humour plus macabre de l'ironie du destin. Et puis l'humour de la démesure du banquet qui m'a donné beaucoup de plaisir par l'utilisation de l'accumulation. Finalement, qu'est-ce que la gastronomie en littérature ? Ce sont des noms. C'est fascinant : avec le fromage, les vins, on peut faire des listes interminables ! Le plaisir du banquet, c'était ça : le plaisir de la description !

 

Un étudiant en anthropologie débarque dans les Deux-Sèvres pour écrire sa thèse sur le ruralisme au XXIe siècle. Une œuvre qui devrait le propulser dans les hautes sphères de l'académisme universitaire. Mais la tâche s'avère plus ardue que prévue ! Chevauchant une vieille mob par tous les temps, le voilà arpentant les terres de Saint-Christophe à la recherche de ses témoins, accompagné (du moins juqu'au bistrot municipal) par le maire qui est également le croque-mort du village et accessoirement le représentant local de la très secrète confrérie des fossoyeurs. Nous suivons ainsi les boires et les déboires de ce Lévi-Strauss du Poitou, à travers un journal de bord qui est un chef-d'œuvre d'humour (notamment les agapes monumentales et truculentes de tous les fossoyeurs de la région) et découvrons, par mille anecdotes tricotées en virtuose, que, derrière le calme apparent de ce petit bout de territoire, se cache une Histoire de France bouillonnante.

À VOS MARQUES, PRÊTS, LISEZ !

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