Dossier La Question d’Orient de Jacques Frémeaux

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CHRISTINE LECHAPT, Librairie Charlemagne, Toulon

Les termes Orient et Occident ont longtemps suffi à définir deux zones géographiques, économiques et culturelles, dont le contact impliquait échanges et confrontations. Mais au fil du temps, les incompréhensions et les tensions ont creusé un fossé rendant le dialogue particulièrement difficile.

C’est en 1980 que Jean-Paul Demoule s’attelle pour la première fois au délicat problème indo-européen en publiant un article dans le magazine Histoire. Après de nombreuses années de recherches complémentaires, il analyse ici les douze thèses en vigueur sur le prétendu peuple originel de l’Occident. Il les décortique une à une pour réfuter finalement ce qui a permis, dans les années 1990, d’établir un arbre généalogique de toutes les langues et de tous les gènes du monde. Pour lui, il faudrait plutôt substituer à ce modèle « hiérarchique » celui d’un réseau d’influences communes, car en l’état actuel de la recherche, aussi bien ethnolinguistique que ethnohistorique, il est impossible de corroborer cette prétendue thèse officielle. Son analyse extrêmement détaillée et précise est particulièrement précieuse. L’auteur démonte les préceptes qui servirent à définir une prétendue race pure, point de départ des idées nauséabondes de l’Allemagne nazie. Dans les années 1770, cinq grands États dominent l’Europe : la Prusse, l’Autriche, la Russie, la Grande-Bretagne et la France. Leurs capacités à innover dans de nombreux domaines et leurs influences mutuelles commencent à porter leurs fruits. Face à eux, les trois empires orientaux, moghol, perse et ottoman, peinent à rattraper leur retard, même si leur prestige est toujours considérable et leur économie florissante. Pour renforcer leur position, les Occidentaux vont alors chercher des ressources supplémentaires, que ce soit grâce au commerce ou en annexant des territoires. C’est le début des affrontements entre les deux blocs, qui verront bientôt la chute des grands empires orientaux et la volonté croissante des Occidentaux d’assujettir cette partie du monde. Jacques Frémeaux brosse le portrait de ce conflit millénaire et fournit les clés nécessaires à une meilleure compréhension de la situation géopolitique actuelle en Orient, une réalité complexe et protéiforme qui n’en finit pas de diviser les grands de ce monde. Cet ouvrage est à saluer pour son caractère ambitieux, mais également pour son approche historique extrêmement documentée. S’il existe un autre grand spécialiste de l’Orient, c’est bien Olivier Roy. En 1968, après une année d’hypokhâgne, il part visiter la Turquie en auto-stop. En mai 1969, à peine passé les écrits du concours de Normale supérieure, il séjourne en Afghanistan et explore le pays selon le même mode de transport. Devenu enseignant, il y retournera régulièrement pendant les périodes estivales. S’il est reconnu aujourd’hui comme le spécialiste mondial de l’islam politique, c’est sans aucun doute dû à son parcours atypique. En parcourant aussi bien la Turquie, l’Iran, le Pakistan, l’Afghanistan, que le Yémen, avec de maigres moyens et souvent en temps de guerre, il a su acquérir une connaissance aiguë du terrain, qui dépasse largement le cadre d’un simple travail universitaire. Consulté régulièrement sur la question orientale par de nombreuses organisations internationales, il n’exercera cependant jamais aucune fonction politique, ce qui lui octroie une grande liberté de parole. Ces entretiens sont également l’occasion de découvrir les réflexions d’Olivier Roy sur des sujets qui lui sont chers, comme le devenir des cultures, des religions et de la laïcité. Mais ce livre est surtout une magnifique rencontre avec un homme passionnant et passionné. « Mais au fond, c’est quoi l’Occident ? ». Dans un échange épistolaire, le philosophe Régis Debray et le reporter international, professeur de stratégie à Sciences Po Renaud Girard, confrontent leurs points de vue sur cette question délicate et, plus généralement, sur le supposé déclin du modèle occidental. Régis Debray commence tout d’abord par dresser une fiche clinique de l’Occident. Ainsi l’Occident a beau disposer d’atouts conséquents, il n’en demeure pas moins que ses handicaps ne lui permettent pas de comprendre l’Orient, voire attisent ses ressentiments. Renaud Girard illustre ce propos en analysant la realpolitik telle qu’elle a été pratiquée par Georges W. Bush en Irak, et la grande maladresse occidentale dans la crise ukrainienne. Mais, aux atouts évoqués par Régis Debray, Renaud Girard en ajoute un autre : l’État de droit, avec son corollaire, le fait que le modèle occidental est en train de prendre un nouveau virage, celui de l’économie collaborative. Un dialogue percutant et particulièrement stimulant sur un des sujets les plus délicats du xxie siècle et qui laisse à penser que la route est encore longue pour que, un jour enfin, l’Orient et l’Occident puissent dialoguer sur un pied d’égalité et dans un soucis de respect mutuel.

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