Dossier Mai 68 de Patrick Rotman

Jérémie Banel Librairie Fontaine Victor Hugo (Paris 16e)

Comment parler de Mai 68, cinquante ans après ? Raconter, expliquer explorer, témoigner ? Autant de pistes explorées sous forme d’essai, de bande dessinée et enfin de témoignage. Pour sortir des clichés et des raccourcis mémoriels, et retrouver tout le potentiel subversif de ces journées de révolte.

Synthétiser de façon claire et précise les événements qui ont bouleversé la France et au premier lieu Paris en bande dessinée, tel est le projet de Patrick Rotman et Sébastien Vassant. Au premier, on doit déjà un certain nombre de grandes fresques historiques dont Génération avec Hervé Hamon (Seuil), et du second on a pu lire l’année dernière, entre autres, une Histoire dessinée de la Guerre d’Algérie avec Benjamin Stora (Seuil). Leur récit, axé à la fois autour des personnalités emblématiques de mai, ainsi que des différents lieux du pouvoir ou de la contestation, offre un panorama large de ces quelques jours si particuliers, des prémisses à Nanterre jusqu’aux élections de fin juin, via les barricades du quartier latin, et Baden Baden. Un ouvrage utile et clair pour comprendre en détail le poids des organisations étudiantes et ouvrières, des partis politiques et du gouvernement, et des jeux de pouvoir à l’œuvre chez les uns et les autres. En alternant les points de vue, ils exposent clairement les choix, les atermoiements, mais aussi les dissensions et les moments d’improvisation signes d’une situation réellement instable et qui a menacé de basculer plus d’une fois. Cette fresque très documentée qui rend aussi bien l’ambiance feutrée bien que fébrile des cabinets ministériels que l’agitation étudiante est une introduction parfaite pour ceux qui découvrent mai 68, et un rappel utile et précieux de son déroulement précis pour tous les autres. Il peut ainsi constituer une bonne entrée en matière avant de s’attaquer à celui qui fera sans nul doute figure d’ouvrage de référence sur le période, tant son ampleur et sa qualité le distinguent de l’immense majorité de la production. Sous le titre de 1968, de grands soirs en petits matins, Ludivine Bantigny compose un livre somme, aux échos actuels. Exploitant un corpus de sources très large, son étude est totale tant elle s’efforce d’en détailler les tenants et les aboutissants dans leur sens le plus large. Une remise en contexte salutaire tout d’abord, sociale d’une part, à travers les nombreux épisodes de contestation sociale des années passées, touchant de nombreux secteurs aux quatre coins de l’Hexagone (bien loin du célèbre « la France s’ennuie ») puis géographique : partout dans le monde, sur fond d’internationalisme et d’opposition à la guerre du Vietnam, les soulèvements se multiplient, se répondent et tissent des liens. Le livre se poursuit ensuite par un coup de projecteur sur les différentes classes sociales impliquées, prouvant ainsi que l’impact ne se limite pas aux étudiants et aux ouvriers. Précisons au passage qu’une attention particulière est également portée à la place des femmes dans chacun des cas, attention bienvenue tant ces périodes teintées de radicalité et de violence sont propices à leur invisibilisation. Le point central de l’ouvrage, c’est la puissance de l’« événement » au sens historique du terme, de tout ce qui s’articule autour et surtout de tout ce qu’il révèle. Elle explore donc le « moment » mai 68, charnière non seulement historique, mais aussi sociétale et individuelle. Mobilisant autour de cette notion des travaux très contemporains (Frédéric Lordon par exemple), Ludivine Bantigny redonne ainsi toute son ampleur historique à Mai 68, aux luttes qui y furent menées, et à celles et ceux qui s’y sont impliqués. Un livre politique pour redonner leur portée politique et révolutionnaire, à l’heure où certains, y compris parmi ceux qui y prirent part, participent à une destruction de cette mémoire, la réduisant à une poussée de fièvre juvénile et à quelques slogans devenus avec le temps plus folkloriques que porteurs de sens. Contre ce désarmement de la subversion qui fut à l’œuvre ces quelques mois, et pour que l’on n’oublie pas que l’espace de quelques jours une fenêtre s’est ouverte vers un autre futur, un livre comme celui-ci était à coup sûr nécessaire. Réussissant à merveille l’alliance du travail d’historienne (ses travaux sur la jeunesse précédemment parus font autorité) et l’engagement dont elle ne fait par ailleurs pas mystère (le livre est dédié à « celles et ceux qui ont « fait Mai » pour leur courage et pour leurs rêves), ce 1968 est une de ces lectures marquantes, propres à changer notre regard sur le passé et sa compréhension, mais aussi sur notre présent, tant celui-ci peut y faire écho. Initialement écrit en 2004, ce court texte de Jean-Christophe Bailly, retravaillé et réécrit pour l’occasion, est de ces petits plaisirs de lecture inattendus et surprenants. Hybride entre mémoires et courte autobiographie, il condense en quelques pages l’esprit et l’air du temps de ces années-là, à travers les souvenirs de l’auteur, grâce à son formidable talent pour l’évocation de ces mille petits détails qui forment un grand ensemble. La grande Histoire n’offre ici qu’une toile de fond pour raconter son mai 68 qui, à l’instar de millions d’autres, composeront le grand. Tel l’arbre du titre qui, couplé à tous les autres, devient forêt. Un texte touchant et vif, rempli de la malice et de l’érudition qui rendent Jean-Christophe Bailly si inoubliable pour ceux qui l’ont lu, tant il sait emmener avec lui, par sa prose précise et fine, le lecteur sur des chemins curieux et pleins de surprises, comme un condensé de connaissance et d’engagement.

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