Entretien Entretien avec

  • Edwy Plenel, Lisa Fittko
  • Traduit de l'allemand par Léa Marcou
  • Coll. «La librairie du XXIe siècle»
  • Seuil
  • 03/09/2020
  • 364 p., 24 €

Par Jérémie Banel, Librairie Libertalia (Montreuil)

Grand connaisseur de Walter Benjamin, promeneur à ses heures perdues le long du chemin qui porte son nom, Edwy Plenel signe une préface éclairante et puissante qui honore et ravive la mémoire de Lisa Fittko et de Walter Benjamin.

Le Chemin Walter Benjamin dont vous signez la préface est une réédition de 1987 d'un titre paru deux ans auparavant en Allemagne. Quelle est son actualité pour un lecteur de 2020 ?

Edwy Plenel - L’actualité, c’est celle, brûlante, de la pensée de Walter Benjamin. Quand les souvenirs de Lisa Fittko sont parus en Allemagne en 1985, son œuvre n’avait pas la diffusion et la notoriété conquises depuis. Son maître-ouvrage, Le Livre des passages, ne fut traduit en français qu’en 1997. Depuis, la dimension prophétique de ses écrits, venus du cœur de la nuit européenne, n’a cessé d’interpeller notre présent où la catastrophe s’active de nouveau. La catastrophe, disait Benjamin, n’est pas au lointain, elle est déjà là : « Il faut fonder le concept de progrès sur l’idée de la catastrophe, écrit-il. Que les choses continuent comme avant, voilà la catastrophe. » D’où sa vision messianique de la révolution non pas comme une histoire écrite, dont des avant-gardes autoproclamées traceraient le chemin, mais comme un frein d’urgence, déclenché par une humanité qui, dans sa diversité et sa pluralité, prend conscience que nous allons vers l’abîme, celui que creusent les injustices sociales, les désastres écologiques, les dénis démocratiques et les replis identitaires.

 

Ce chemin mémoriel (si ce terme vous convient) est marqué du sceau de la fin tragique de Walter Benjamin. De quoi ce suicide est-il la trace, pour son époque, et pour la nôtre ?

E. P. - Le suicide de Benjamin est de protestation et non de renoncement. Plutôt qu’un geste de désespoir, sa mort, après une traversée à pied de la frontière franco-espagnole qui fut une épreuve, résulte d’une attitude méditée. Loin de s’apitoyer sur son sort, il regarda de face la catastrophe, sans se voiler le regard. Or comment ne pas voir qu’elle rôde parmi nous ? Les demandeurs de refuge abandonnés, les frontières dressées et les migrants persécutés, la Méditerranée devenue cimetière marin, l’indifférence aux autres, les haines xénophobes et les peurs sécuritaires, les cours autoritaires de régimes en apparence démocratiques, la désignation de boucs-émissaires comme diversion aux urgences sociales et écologiques, la violence d’un système économique qui détruit les solidarités, à rebours des valeurs d’entraide et de partage.

 

Au-delà de cette figure, et même avant elle, Lisa Fittko y raconte son propre parcours d'antifasciste allemande en exil, qui s'improvisera passeuse. Qui était-elle ?

E. P. - Lisa Fittko, et son mari Hans, incarnent cette résistance allemande antinazie trop oubliée qui venait du mouvement même de la société, par-delà les sectarismes et les aveuglements partisans des gauches socialiste et communiste. Quand ils organisent depuis Banyuls la « route F » – F comme Fittko –, en liaison avec l’Américain Varian Fry basé à Marseille, ils ont déjà près d’une quinzaine d’années de combat antifasciste, commencé dès les années 1920. Avec une grande expérience de la lutte clandestine, ils ne barguignent pas, n’hésitent pas, ne s’égarent pas : ils résistent, dans le seul souci de sauver des êtres et des idéaux. Et ce souvenir-là n’a pas de prix.

 

On associe souvent le journalisme à un présent immédiat et perpétuel. Vous vous efforcez de votre côté, entre autres à travers vos livres, de convoquer l'Histoire pour éclairer notre présent. Il en est ainsi, par exemple dans La Sauvegarde du peuple, votre livre précédent. Comment pensez-vous cette articulation ? Diriez-vous comme James Baldwin que « l'Histoire n'est pas le passé, c'est le présent » ?

E. P. - Marc Bloch, le co-fondateur des Annales qui fut aussi un martyr de la Résistance, ne disait pas autre chose : « Il n’y a d'Histoire qu’au présent ». Sinon c’est un passé mort, un passé antiquaire, enfermé dans des vitrines ou des musées, sous le contrôle des vainqueurs du moment. Ainsi, « la publicité est la sauvegarde du peuple », cette proclamation du 13 août 1789 que j’ai retrouvée et dont je tire le fil dans ce livre, est un passé plein d’à présent : le droit de savoir tout ce qui est d’intérêt public.

 

Comme son nom ne l’indique pas, Le Chemin Walter Benjamin est avant tout un livre de mémoires. Celles de Lisa Fittko, militante antifasciste allemande réfugiée en France en 1939, raflée par la police républicaine française en tant qu’ « indésirable », internée au camp de Gurs puis réfugiée dans le Sud-Est de la France d’où elle et son mari organiseront à la frontière franco-espagnole une filière d’évasion pour tous les persécutés fuyant l’avancée des nazis. Le premier qu’elle fera passer étant le célèbre philosophe allemand qui se suicidera peu après la frontière franchie par crainte d’être finalement livré aux autorités. L’itinéraire qu’ils ont emprunté prendra finalement son nom dans les mémoires. Récit plein d’humanité et de solidarité, témoignage glaçant sur l’aveuglement des démocraties face à la montée du nazisme, puis la facilité avec laquelle ont rapidement cédé les valeurs qui les fondent, ces souvenirs, nous parlent, quatre-vingts ans plus tard.

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