Chronique Les Rêveurs de Isabelle Carré

Frédérique Franco Librairie Le Goût des mots (Mortagne- au-Perche)

Une enfance atypique, une adolescence parfois douloureuse, des révélations étonnantes... le tout est raconté avec humour, pudeur et sensibilité. Isabelle Carré, comédienne de théâtre et de cinéma, signe un premier livre où fiction et récit s’entremêlent. Un roman délicat, touchant et rayonnant.

Isabelle Carré n’a pas vécu une enfance très classique. Ses parents ont formé une union étonnante, née d’une rencontre improbable entre une jeune femme issue d’une famille bourgeoise et un jeune homme d’un milieu ouvrier. Tous les deux avaient toutefois le goût de la culture et de l’art, et en commun une certaine ouverture sur le monde. Il se sont trouvés à une période où leur vie affective avait besoin de reposer sur quelqu’un, « deux orgueils blessés qui se sont réchauffés à un moment » bricolant ainsi leur vie et construisant une famille ancrée dans les années 1970. Outre leur différence de milieu et d’origine, chacun des parents a gardé enfoui en lui de profondes blessures affectives. Des couches de chagrin, de regrets, accumulées sous une vie de famille animée. Mais personne n’est dupe et le vernis craque un jour. Les enfants en souffrent et Isabelle fera une tentative de suicide à 14 ans. Pour la mère, la faille vient d’un chagrin de jeunesse indélébile. Malheureuse d’avoir été abandonnée par son premier amour, le père de son fils aîné, elle demeurera dépressive pendant des années. Du côté du père se cache un secret longtemps inavouable. L’enfant qu’a été Isabelle (la narratrice) avait bien constaté le soin que pouvait mettre son père à soigner son apparence (cheveux teints en blond, un corps à sculpter...), des absences pour aller retrouver « des amis ». Jusqu’à l’aveu qui crève l’abcès : son homosexualité. Quarante ans plus tard, Isabelle Carré, choquée par la « manif pour tous », sera témoin de l’homophobie encore d’actualité. Elle témoigne aussi un peu à travers ce livre sur ce que peut être l’homosexualité, comme une liberté de vie assumée, dans une famille. Cette vie de famille, même chaotique à ses débuts, a été pour elle comme un parcours initiatique, faisant émerger la femme épanouie qu’elle est aujourd’hui, même avec ses doutes. Le roman n’est pas écrit de manière linéaire : dans Les Rêveurs, on navigue parfois d’une période à une autre, à la troisième ou à la première personne du singulier. On peut lire une tranche de vie du quotidien de la comédienne, femme quarantenaire d’aujourd’hui (l’actrice sur la scène derrière le rideau de théâtre, les interviews avec les journalistes...) et basculer quelques pages plus loin vers un épisode du passé, pas des moindres, le passage en prison du père. Loin d’être troublante, cette narration dynamique reflète une délicieuse spontanéité, vibrante d’émotion. Au milieu du livre, Isabelle Carré explique que sa passion pour le cinéma vient de sa motivation pour faire des rencontres. « Je rêve surtout de rencontrer des gens. Je n’ai jamais trouvé simple de faire connaissance, ailleurs que sur un plateau. Mais on se quitte une fois le tournage ou la pièce terminé, et on ne se revoit jamais comme on se l’était promis... Alors je m’offre une seconde chance, j’écris pour qu’on me rencontre. » Le lecteur, une fois Les Rêveurs refermé, aura assurément fait une bien belle et inoubliable rencontre !

Les autres chroniques du libraire

À VOS MARQUES, PRÊTS, LISEZ !

Panne d'inspiration ?

Nos libraires vous conseillent à domicile
tous les vendredis pour vous et vos enfants

Je veux recevoir 6 idées lectures pour moi et ma famille

@