Entretien No vote ! de Antoine Buéno

Christelle Chandanson Librairie Elkar (Bayonne)

Vous qui pensez que voter ne sert à rien. Vous qui votez par principe, parce qu’être un citoyen c’est avoir des devoirs et que voter en fait partie. Vous qui ne savez pas pour qui voter, aucun programme ne répondant à votre besoin. Vous qui pensez casser le système en votant Front national. Lisez ce manifeste.

« Vote or No Vote ? » Question on ne peut plus d’actualité. Car l’abstention sera le troisième candidat des prochaines élections. Dans son manifeste No Vote !, Antoine Buéno ne se contente pas de dresser un état des lieux du système électoral et politique français. Il donne un coup de pied aux idées reçues. Sous forme de questions/réponses à enchaînement logique, il explique le fonctionnement, ou plutôt le dysfonctionnement du système représentatif français. Non, l’abstention n’est pas que le désengagement du citoyen de la politique, il peut être le début d’un acte militant. Car ne pas voter peut être un acte de contestation. Et cette protestation, l’auteur entend l’accompagner, propositions à l’appui, d’actions démocratiques citoyennes. Cette approche pédagogique est claire et passionnante. Elle éveillera en vous des questions inattendues. Une lecture libératrice et formatrice, à mettre entre toutes les mains.

 

Page — Dans sa préface, Michel Onfray annonce la couleur : les vainqueurs des prochaines élections seront les abstentionnistes. Ce dysfonctionnement de la démocratie vous préoccupe-t-il depuis longtemps ?
Antoine Buéno — Il y a plusieurs questions en une. 1 : l’abstentionnisme est-il un dysfonctionnement ? Tout dépend de la motivation conduisant un citoyen à ne pas se rendre aux urnes. Si l’on ne s’y rend pas parce que l’on ne se sent pas qualifié ou concerné par la chose politique, il y a clairement dysfonctionnement. Si l’on s’abstient au contraire parce que l’on a compris qu’il n’y avait rien à attendre d’une élection, il n’y a pas dysfonctionnement, il y a prise de position et lutte dans le cadre de ce que permet le système représentatif. Dans ce cas de figure, le système représentatif fonctionne. L’abstention devient le baromètre de son rejet. 2 : dans votre question, vous parlez de « dysfonctionnement de la démocratie ». Justement, le système représentatif n’est pas la démocratie. C’est par abus de langage que l’on parle de « démocratie représentative ». C’est comme le « clair-obscur », c’est un oxymore, une contradiction dans les termes. Par nature, la démocratie est directe (ici, il y a donc pléonasme). Le système représentatif a été conçu comme un intermédiaire entre monarchie (absolue) et démocratie (directe). C’est un système qui pourrait être qualifié d’oligarchie élective, parce qu’il permet à une minorité de maintenir sa domination sur la majorité, via la validation de l’élection. 3 : enfin, non, la question de l’abstention ne m’inquiète pas depuis longtemps. En revanche, ce qui me travaille depuis des années, c’est le constat de l’hypocrisie du système électif.

P. — No Vote ! répond de manière argumentée et efficace à tous les forcenés du vote. On peut être un citoyen concerné et abstentionniste. Mais pourquoi l’abstentionnisme inquiète-t-il tant ?
A. B. — L’abstentionnisme inquiète et n’inquiète pas en même temps. Il inquiète sur le plan des principes parce qu’il vide le scrutin de sa légitimité populaire. En même temps, quel que soit son niveau, il n’empêche pas les politiques de dormir. Ce qui les empêche de dormir, c’est la perspective de perdre une élection, quel que soit le niveau de participation.

P. — Cette libération de la parole abstentionniste peut-elle aboutir à un réinvestissement de la citoyenneté ?
A. B. — Oui, absolument. S’abstenir par rejet du système électif est déjà un acte citoyen. Mais l’abstention peut mener beaucoup plus loin. Primo, il n’est pas exclu que les abstentionnistes en viennent à s’unir, se structurer, pourquoi pas sur une plate-forme interactive. J’appelle naturellement de mes vœux cette structuration de l’abstentionnisme en véritable force politique. Il s’agirait d’affirmer: « Nous, abstentionnistes, déclarons nous abstenir sauf à ce que tel ou tel candidat s’engage à mettre en œuvre telle ou telle mesure ». Autrement dit, il s’agit de sortir de la logique du don – je donne ma voix, sans aucune assurance ni contrepartie –, pour entrer dans une logique de négociation citoyenne. Secundo, s’abstenir peut aller de pair avec une prise en main plus globale de sa citoyenneté. L’abstention est un boycott ciblé. Rien n’interdit d’élargir la logique du boycott à d’autres terrains, comme celui de la consommation et de l’information. Enfin, s’abstenir de voter n’interdit pas d’exercer sa citoyenneté de multiples autres manières. Par la prise de parole, la grève, la manifestation, etc. La citoyenneté, c’est l’usage de l’ensemble des droits et libertés garantis par l’État de droit. Par exemple, en écrivant No Vote !, j’ai le sentiment d’avoir fait usage de ma citoyenneté.

P. — Mais d’ailleurs, qui cherchez-vous à convaincre avec No Vote !
A. B. — Deux publics cibles. D’abord, les abstentionnistes qui trouveront dans No Vote ! tous les arguments structurés qui leur faisaient peut-être défaut jusque-là. Ensuite, des citoyens qui votent tout en considérant que la société n’est pas juste. Tout le monde n’a effectivement pas intérêt à s’abstenir. Si l’on trouve que, globalement, la société est juste, il vaut mieux continuer de voter. En effet, la vocation du système représentatif est de maintenir les équilibres de forces en place. En revanche, si l’on considère que la société doit évoluer en profondeur, il vaut mieux s’abstenir et tâcher d’influencer le destin collectif autrement. Car le système électif est impuissant à générer de véritables réformes, en particulier des réformes qui bénéficieraient au plus grand nombre, mais qui entrent en conflit avec des intérêts minoritaires structurés.

P. — Votre manifeste propose diverses actions de protestations citoyennes. Après Les Indignés, Nuit debout, bientôt les No Vote ? Pour quelle prochaine étape démocratique ?
A. B. — Tous ces mouvements citoyens relèvent de ce que l’on appelait autrefois « la gauche ». Ils manifestent une aspiration à plus de justice sociale et plus de progrès. Ce sont des mouvements épidermiques, des réactions affectives, des mouvements du cœur. Mais hélas, on ne fait pas une politique avec seulement du cœur. Or, depuis l’effondrement du communisme, la gauche est décapitée. Elle n’a plus de doctrine. Il faut réinventer cette doctrine. En premier lieu sur le plan institutionnel. C’est ce que j’essaye de faire avec No Vote !, en proposant de replacer le vote dans un régime d’assemblée fondée sur le tirage au sort et les marchés prédictifs. Sans doctrine nouvelle, la gauche continuera d’avancer comme un canard décapité.

P. — Et pour vous, demain, retour sur scène, dans les couloirs du Sénat ou à la tête d’une action démocratique citoyenne ?
A. B. — Retour sur scène peut-être courant septembre. Au Sénat quoi qu’il arrive. Dans La Matinale de France Inter à l’occasion (je ne suis qu’un simple joker). Quant aux actions démocratiques citoyennes, les miennes, pour l’instant, s’incarnent dans l’écriture.
 

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