Chronique L’Héritage des espions de John Le Carré

  • John Le Carré
  • Traduit de l'anglais par Isabelle Perrin
  • Coll. «Cadre vert»
  • Seuil
  • 05/04/2018
  • 352 p., 22 €
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Manuel Hirbec Librairie La Buissonnière (Yvetot)

John Le Carré offre un roman élégant et passionnant dont la beauté mélancolique mène une réflexion subtile sur l’Histoire, l’engagement et le sacrifice. De l’affrontement entre les deux anciens blocs de l’Est et de l’Ouest à la confrontation entre deux générations, il dresse l’héritage insaisissable d’un monde qui inéluctablement s’efface.

Si ce n’est mort, on ne quitte pas les services d’espionnage et de contre-espionnage de Sa majesté. Tôt ou tard, des eaux troubles du passé remontent des bulles spectrales qui risquent d’éclater. C’est ce qui arrive à Peter, à moins que cela ne soit Pierre ou Pete, personnage central et narrateur du passionnant L’Héritage des espions. Tiré de sa paisible retraite bretonne par une anodine invitation de ses anciens employeurs qui savent être si convaincants, il se rend sans délai à Londres. Soixante ans après les faits, les nouveaux maîtres des actions secrètes, jeunes loups britanniques de l’espionnage, aimeraient bien dissiper quelques vieilles brumes de la Guerre froide tant l’honneur de la maison anglaise semble vaciller devant la menace d’un scandale remontant des profondeurs de l’ancien Rideau de fer. Car l’héritage des espions est celui de leurs enfants, oubliés, sacrifiés sur l’autel d’ignobles trahisons et qui désormais demandent des comptes et réclament la vérité : que sont devenus leurs parents disparus qu’ils ont à peine connus ? C’est donc par remontées successives de souvenirs comme de notes poussiéreuses sorties d’archives secrètes que la mémoire de Pete dévoile par bribes une opération d’espionnage et de contre-espionnage, un système d’information et de désinformation de grande ampleur au cœur même des services secrets de l’Angleterre comme de l’Allemagne de l’Est à la charnière des années 1960, un permanent jeu de dupes, un poker menteur entre États qui ne fait que des victimes. Et c’est un monde déjà presque oublié, un monde en disparition des mémoires qui réapparaît : le monde d’avant la construction du Mur de Berlin, même s’il était déjà celui du Rideau de fer, celui de la partition et de l’affrontement froid. Et c’est à hauteur d’hommes que John Le Carré fait remonter cette Histoire et cette époque, dans la douleur, les remords et la désormais très belle mélancolie de Peter. L’écho de ses interrogations nous questionne et trouble l’ensemble du roman. Quel est l’héritage de ces espions de la Guerre froide ? De quoi ce monde d’hier a-t-il accouché ? Qu’a-t-il fait naître ? Un monde d’orphelins, perdus, sans plus de repères, pris dans l’étau de l’Histoire ? Au nom de qui ou de quoi fallait-il se sacrifier sinon sacrifier ses compagnons de route ? Si les combats d’hier ont mené au monde d’aujourd’hui, cela en valait-il autant le prix ? Un prix de trahisons innommables, de manipulations à tous les étages et d’abandons de toutes sortes. Si l’héritage est ce qu’on lègue, il est de fait ce qui lie et délie la génération qui précède à celle qui la suit. C’est là un des très beaux aspects continus de ce roman. Si cette nouvelle génération est en droit de demander des comptes à l’ancienne, peut-elle vraiment se permettre de les régler ? Ce monde en 2.0 peut-il encore comprendre et saisir celui des boîtes aux lettres mortes d’une génération qui, au seuil de la mort, est en train de disparaître ?

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