Entretien Entretien avec Colum McCann

Par Manuel Hirbec, Librairie La Buissonnière (Yvetot)

Magnifique et magistral, le roman de Colum McCann déploie l'histoire de deux hommes meurtris, combattants acharnés pour la paix. Par des détours inattendus, des rapprochements percutants et de vibrants échos, il offre une expérience de lecture qui porte en elle de fortes émotions et des scènes d'intense beauté.

Comment avez-vous découvert l’histoire de ces deux hommes, Bassam Aramin et Rami Elhanan, l’un palestinien, l’autre israélien, chacun endeuillé par la mort violente de leur fille, devenus amis et inlassables combattants pour la paix et la justice ?

Colum McCann - Je les ai rencontrés il y a bientôt six ans. Je faisais un voyage dans le cadre des actions de Narrative 4, mon association consacrée à l’éducation. Nous formions un groupe nombreux et, l’avant-dernier soir, nous sommes allés à Beit Jala, tout près de Jérusalem. Nous sommes entrés dans un bureau minuscule, en haut d’une volée de marches branlantes. Il y avait là deux hommes, assis, qui se sont présentés, Rami et Bassam. Des hommes ordinaires dans un lieu ordinaire – en apparence du moins. Ils se sont mis à me parler de leurs filles, Smadar et Abir, tuées l’une et l’autre pendant le conflit. Et je peux vous dire qu’il n’y avait plus un seul gramme d’oxygène dans la pièce. Il m’a semblé que c’était la première fois qu’ils racontaient leur histoire. Bien sûr, ce n’était pas du tout le cas. Ils l’avaient racontée des centaines de fois, déjà. Mais j’ai été bouleversé. Je n’étais plus le même. C’est un peu gênant à dire mais ce jour-là, j’ai pleuré toutes les larmes de mon corps. Ils m’ont dit que je devais canaliser la puissance de ma peine. J’espère que mon livre en est la preuve.

 

Qu’est-ce qui a suscité le désir d’écrire une fiction d’une telle ampleur autour de leur histoire ?

C. McCann - Je suis romancier mais aussi journaliste. Et j’ai été fasciné par leur histoire. Je dirais qu’elle est en partie fictive, mais que tout est vrai. Raconter une histoire, sous quelque forme que ce soit, romancée ou non, devrait engendrer de la compréhension. Cela élargit notre perception du monde. Peut-être que le mot « histoire » est celui qui correspond le mieux, mais je le trouve malgré tout un peu insuffisant. Je décris parfois mon livre comme une sorte d’hyper-roman. C’est également une symphonie.

 

Vous nous faites entrer dans cette histoire non pas de façon linéaire, mais à travers les mille et une pièces d’un puzzle qui s’assemblent au fur et à mesure de la lecture. Pourquoi avoir choisi cette construction romanesque ?

C. McCann - Je voulais faire éclater le rythme narratif normal. Déséquilibrer le lecteur. Le faire réfléchir différemment à cette partie du monde. Être à la fois tonal et atonal. Travailler en contrepoint. Rassembler tous les morceaux en une mosaïque musicale. Faire que les gens s’arrêtent et se disent : « Attends, qu’est-ce que ça veut dire ? ». Je voulais aussi écrire un livre qui reflète les prises de conscience contemporaines.

 

Parmi les motifs de toute beauté qui relient ces pièces entre elles, les oiseaux migrateurs sont les plus emblématiques. Est-ce leur liberté ou leur fragilité qui vous touche tant ?

C. McCann - Les deux. Vous savez, je n’avais jamais étudié les oiseaux auparavant. Je ne m’intéressais absolument pas à l’ornithologie. Quand je suis allé en Palestine, j’ai rendu visite au centre de baguage et j’ai été sidéré par la beauté des oiseaux. Je me suis rendu compte que c’était une métaphore incroyable. Les oiseaux viennent d’Irlande, d’Afrique du Sud, de France, de Suède, de partout. Nous sommes tous concernés par cette histoire. Où que nous allions, nous l’emportons avec nous. Nous migrons et ensuite nous revenons.

 

Que signifie « Apeirogon », le titre de votre roman ? Qu’évoque-t-il ?

C. McCann - Je suis tombé sur ce mot pendant que j’écrivais Transatlantic. Je cherchais un terme évoquant des côtés infinis. Je l’ai mis dans un coin de ma tête et j’ai tout de suite su que ce serait le titre de ce livre. Certaines personnes m’en ont dissuadé mais pour moi, c’était le titre parfait. Je veux que le mot reste. J’adorerais faire un tee-shirt où il serait écrit : « Je t’aime apeirogonalement » ! Le titre me fait penser que nous sommes tous complices là-dedans. C’est l’histoire de chacun d’entre nous. Je remercie les éditions Belfond d’avoir eu le courage de conserver ce titre !

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