Chronique Un cheval entre dans un bar de David Grossman

  • David Grossman
  • Traduit de l’hébreu par Nicolas Weill
  • Coll. «Coll. « Cadre vert »»
  • Seuil
  • 20/08/2015
  • 304 p., 19.50 €

Manuel Hirbec Librairie La Buissonnière (Yvetot)

Comme un écho à son précédent roman Une femme fuyant l’annonce (Points), David Grossmann met en scène un humoriste hanté depuis son adolescence par l’annonce traumatisante de la mort de ses parents, et ravagé depuis par la culpabilité. Un intense et bouleversant huis clos scénique et cathartique.

Lorsque Dovalé G. entre sur la scène du petit club de la ville côtière israélienne de Natanya, la salle est pleine, les spectateurs venus se détendre s’impatientent de retrouver l’humoriste et son stand-up fait de plaisanteries plus ou moins drôles, de blagues parfois salaces, d’invectives virulentes, d’échanges directs, de moqueries féroces et de prises à partie des uns et des autres. La soirée promet d’être distrayante. Les premiers rires fusent. Mais, sous son masque clownesque, Dovalé porte en lui de profondes blessures d’enfance et d’adolescence qui le hantent, le rongent depuis plus de quarante ans, comme s’il puisait dans ce trauma son énergie d’artiste, comme s’il creusait chaque jour une dose d’humour dans sa chair. Jusqu’à atteindre l’os et n’en plus pouvoir. Ce soir-là, devant les spectateurs médusés, devant Avishaï Lazar, son ancien ami d’enfance devenu juge, Dovalé craque le vernis du petit comique qu’il paraît être, pour révéler son moi véritable. Il déroge au genre, bouscule l’attente des spectateurs, brise les conventions du stand-up. Il se rend là où on ne l’attend pas. Là où il a rendez-vous avec lui-même, au plus profond de sa mémoire, de ses émotions, de ses culpabilités, de ses douleurs. Il s’engage sans répit dans une mise à nu éprouvante et irrépressible, au risque de déplaire et de décevoir son public. Dans cet huis clos scénique où la tension est palpable, l’émotion envahira et submergera celles et ceux qui, jusqu’au bout, écouteront le récit de Dovalé. Tout au long de son nouveau roman, David Grossman éclaire avec précision, minutie et empathie, le personnage dans ses gestes d’acteur, ses déplacements, ses regards, les mouvements du corps et de la tête, le timbre de sa voix, son énergie, sa violence, son épuisement, faisant de son protagoniste un héros éminemment romanesque. Avec un dispositif narratif aux angles variés, le romancier israélien offre au lecteur des points de vue multiples, lui permettant de pénétrer au plus profond de la scène pour mieux en saisir la totalité. Il le place sous le regard des spectateurs, tantôt agacés, tantôt émus ; dans l’œil du juge, d’abord implacable, puis bouleversé et pris, lui aussi, de remords et de culpabilité vis-à-vis de l’ami qu’il n’a pas su aider. Comme son personnage principal, une sorte de double avec lequel il partage les mêmes initiales, David Grossman prend le risque du pas de côté, de l’inattendu. Il se rend là où on ne l’attend pas, surprend pour s’engager dans une voie romanesque déroutante, comme si tout roman se devait d’être comme le spectacle de Dovalé, une mise en scène à la fois contrôlée et incontrôlable, vouée à ces dérapages qui en feront toute la richesse. Et comme les spectateurs restés jusqu’à la fin du récit de Dovalé, les lecteurs d’Un cheval entre dans un bar ne regretteront pas la force de cette parole romanesque qui fait violence, mais libère et réconcilie les êtres entre eux, les réconciliant aussi avec eux-mêmes.

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