Chronique Memorial Drive de Natasha Trethewey

Guillaume Chevalier Librairie Mot à mot (Fontenay-sous-Bois)

C’est l’histoire d’un drame. L’histoire d’une fille dont la mère va être assassinée par son beau-père. Mais c’est également le portrait d’un amour filial indéfectible, le récit de la confrontation au traumatisme et la manière dont il a façonné l’écrivaine qu'est devenue la narratrice. Un texte exceptionnel.

Dans ce livre autobiographique, Natasha Trethewey nous raconte son enfance de métis ayant grandi aux États-Unis dans les années 1960-1970. L’occasion pour elle d’aborder le sujet du racisme, de la difficulté pour un couple mixte de se faire accepter, de la peur du Ku Klux Klan, de la lutte pour les droits civiques des Afro-Américains. L’occasion également de parler avec beaucoup de tendresse de sa mère, Gwen, et de sa grand-mère. Alors qu’elle est encore à l’école primaire, ses parents se séparent et sa mère se remarie avec Joël, un ancien soldat. Très rapidement, son beau-père se révèle violent, bat sa mère et fait subir, à Gwen comme à sa fille, de nombreuses violences psychologiques. Dès lors, Trethewey se met à écrire un journal intime. Un jour, elle découvre que le verrou du journal a été forcé et que son beau-père le lit régulièrement. L’écriture devient alors sa seule façon de lui exprimer sa colère et sa haine, s’adressant directement à lui dans son journal, sachant qu'il le lira et sera incapable de réagir sans admettre à Trethewey et à sa mère ce qu'il avait fait. La découverte de la puissance des mots fera naître ce jour-là un désir, un besoin d’écrire qui ne la quittera plus. Ce contexte glaçant n'empêchera pas Gwen et Joël d’avoir un enfant. Un matin, à bout, Gwen décide de s’enfuir de chez elle avec sa fille et son fils, de déménager et de demander le divorce. Devant le refus de Gwen de revenir vivre avec lui, les menaces de Joël vont s’intensifier, jusqu’à ce qu’il finisse par passer à l’acte. En 1985, alors que Trethewey à 19 ans, Joël assassine sa mère. Roman de la perte, du deuil mais également de quelques souvenirs lumineux, Memorial Drive se déroule aussi au présent. La narratrice, devenue poétesse, trouve un jour la force de se confronter aux pièces à conviction réunies par la police au moment du meurtre. Elle tombe sur la retranscription du dernier échange téléphonique entre sa mère et son beau-père avant que ce dernier ne la tue. D’une intensité exceptionnelle, ce passage ne fait que raviver le sentiment de culpabilité qui n’a jamais quitté l’écrivaine : son beau-père avait d’abord songé à la tuer, elle, pour meurtrir son ex-femme, avant de changer d’avis. Porté par une plume poétique, émouvant jusqu’aux larmes, voilà un récit qui bouscule, qui envoûte, qui éblouit. Vers la fin du livre, Natasha Trethewey écrit que pour survivre à un traumatisme, il faut être capable de raconter une histoire à ce sujet. Avec Memorial Drive, elle a transformé un drame inimaginable en une œuvre sublime.

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