Chronique L’Invention de nos vies de Karine Tuil

Véronique Marchand Librairie Coiffard (Nantes)

Jusqu’où sommes-nous prêts à aller pour assouvir notre ambition ? Peut-on laisser deux toutes petites lettres changer le cours de notre vie ? Combien de temps pouvons-nous falsifier notre histoire et nous trahir nous-mêmes ? Telles sont quelques-unes des questions que pose ce roman haletant, véritable photographie de notre époque.

Samir Tahar, musulman d’origine tunisienne, a toujours vu sa mère s’épuiser à faire des ménages pour élever dignement ses deux fils. Aussi, son désir de revanche sociale et son ambition sont-ils immenses. Son ami Samuel Baron a été élevé par des intellectuels qui revendiquaient haut et fort une judéité enfouie pendant la guerre. Orphelin à 20 ans à peine, il veut devenir un écrivain reconnu. Nina Roche est une sculpturale jeune femme, mannequin pour des catalogues populaires en attendant qu’une agence prestigieuse la remarque ; les deux garçons en sont éperdument amoureux. Ils sont jeunes, inséparables, impétueux et n’ont qu’un but : réussir ! C’est-à-dire devenir riches et célèbres. Surtout riches. Bernés par une société consumériste avide de clinquant et de réussite rapide, convaincus qu’une vie comblée se mesure au prix de la montre qu’on arbore à 50 ans, cette reconnaissance sociale est leur challenge et, faisant fi de toute morale, ils sont prêts à tout pour y parvenir. Ces adolescents des années 1980 n’ont évidement pas l’étoffe gentiment bohème du trio incarné par les personnages de Roché dans Jules et Jim. Au jeu de l’amour, Nina choisit Samuel. Blessé, Samir s’efface et disparaît de leur vie. Vingt ans plus tard, Samuel et Nina découvrent stupéfaits que leur ami de jeunesse, désormais prénommé Sam, est devenu un avocat très en vue aux États-Unis, qu’il a épousé l’unique héritière d’un homme d’affaire juif extrêmement influent et mène une existence fastueuse. Mais la réussite spectaculaire de Sam et son mariage incroyable, compte tenu de sa religion, reposent sur un secret que Nina et Samuel sont les seuls à connaître. Sam est un géant aux pieds d’argile qui a bâti sa vie sur un mensonge et une usurpation – encore faut-il savoir si omettre est mentir… Lorsque Samuel, écrivain raté qui végète comme éducateur social dans une banlieue sinistre convainc la toujours belle Nina de contacter Sam (ou Samir ?), le lecteur peut penser que la suite du roman sera sans surprises : séduction, chantage, tentative d’intimidation, vengeance, etc. Ce serait beaucoup sous-estimer Karine Tuil et faire bien peu confiance à ses talents de fine observatrice de notre époque. Bien sûr, l’habile montage va exploser. Mais nullement comme on peut le supposer, car un autre élément, beaucoup plus dangereux pour Sam et auquel le lecteur ne s’attend pas, va entrer en jeu. « C’est ce moment d’explosion que j’ai voulu décrire dans ce livre. Comprendre ce qui se joue là, dans la zone d’insécurité sociale : la complexité identitaire, l’impossibilité d’être soi, le processus discriminatoire et le fonctionnement d’une société qui n’en finit pas de nous évaluer », précise Karine Tuil. Nous connaissons tous un Samir/Sam et un Samuel. Leurs succès, leurs déboires et leur opportunisme font souvent les gros titres de la presse, nous nourrissant par procuration de leur gloire et nous repaissant lâchement de leur chute. S’il y avait une morale à cette histoire, peut-être serait-ce la fable du grain de sable symbolisant l’amour, apte à rendre à chacun d’entre nous sa dignité.

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