Chronique Brassaï de Sylvie Aubenas, Quentin Bajac

OLIVIER RENAULT, Librairie L'Arbre à lettres, Paris

Oui, bon, on croit savoir. On les a tellement vues, certaines de ces photos, qu’en les regardant vite, on les croit inoffensives, appartenant au patrimoine touristique des tourniquets de cartes postales. Et pourtant, pourtant…

 

On ouvre ce livre et l’on pénètre aussitôt la magie des soirs et des nuits de Paris. Dans ce superbe volume, vous trouverez l’essentiel des grands albums de Brassaï : Paris la nuit (1932), chef-d’œuvre qui le rendit célèbre immédiatement, Voluptés de Paris (1935), fait malgré lui et sorti à son insu, loin de son projet initial, et Le Paris secret des années 30 (1976), ainsi qu’un certain nombre de photos inédites.
Paris la nuit paraît moins de deux mois après Voyage au bout de la nuit de Céline. La nuit répond à la nuit, pas de hasard. Sans doute nous ne pouvons plus voir aujourd’hui la capitale comme la voyaient ses contemporains : ce qui, de Brassaï, pouvait à l’époque passer pour du documentaire poétique provoque désormais, inévitablement, une forme de nostalgie sur ce Paris perdu, épitaphe en noir et blanc. Mais pas seulement. On entre aussi dans un vaste théâtre d’ombres et de lumières qui a sa part d’éternité. Il y a comme un désir encyclopédique de Brassaï pour la Ville-Lumière, il veut tout traverser, tout voir, tout montrer. Brassaï, Diderot de la photo ? Pourquoi pas. Tous les quartiers de la capitale sont visités : Montparnasse, le canal Saint-Martin, Pigalle, les Tuileries, le Luxembourg, l’Étoile, la Place d’Italie… Des plus touristiques aux plus discrets (voire éphémères), les monuments défilent, tels l’Arc de Triomphe, la tour Eiffel, la Santé, une usine boulevard Saint-Jacques, des roulottes sous la neige, etc. Brassaï photographie le Paris nocturne sous tous les angles, captant de saisissantes vues plongeantes du Dôme ou de la Concorde ; et celles, sidérantes, des Folies-Bergères. Paris et ses personnages. Prenez cette fille aux jolis seins du cliché 36 : sa réflexion montre évidemment autre chose que le premier plan, créant un mystère. Où est le bras droit de l’affriolante créature ? Où est l’homme dans son dos ? Et sa poitrine, de profil, ne laisse pas tant présager de sa splendeur « de face ». Elle se regarde, bien sûr, fascinée. Et ces scènes de baiser. Dans le métro, une femme plaquée sur la céramique, entre deux réclames ; sur les bancs publics, dans un parc, ce couple en contre-jour (pas facile à capter, convenez-en), ce « Couple s’embrassant dans une limousine », avec une sorte d’André Breton aux cheveux courts et une poupée glacée, bandeau de « tarif réduit » derrière eux.
L’amour, tarifé ou non, est partout. La violence guette. Les métiers les plus divers sont saisis : allumeurs de réverbères, polisseurs de rails, Le Bal Nègre, des cafés à tous les coins de Paris. Qui sait, comme Brassaï, saisir l’émotion surgissant de pavés luisants de nuit, de la lumière qui tombe comme une pluie, du brouillard qui habite l’espace et magnifie les formes (voyez le maréchal Ney…) ? Qui sait, comme lui, transfigurer la trivialité des colonnes Morris et des vespasiennes ? 

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