Chronique Calligraphie des rêves de Juan Marsé

Par Olivier Renault, Librairie L’Arbre à Lettres, Paris 14e

Maître de l’ambiance des quartiers de la Barcelone d’après la guerre civile, Juan Marsé nous livre plus qu’un roman d’apprentissage autobiographique, mais la clé musicale, rêveuse, brumeuse de l’évanescence de la vie ; l’élégance de l’espoir et la saveur de vivre malgré le tragique et la décrépitude.

Avec Marsé, il faut accepter de ne pas tout comprendre tout de suite. Non pas que son écriture soit trop complexe, mais tout simplement parce qu’elle ne suit pas toujours une chronologie linéaire et que, dans la vie « réelle », les faits se présentent rarement à nous avec leur explication. C’est à chacun, s’il le désire, d’en retrouver les causes, souvent multiples. Ainsi, cette femme un peu boulotte, Victoria Mir, mélange de ridicule, de pathétique et de charnel, qui, après avoir poussé un long cri rauque, s’allonge en pleine rue sur les rails du tramway… Heureusement, ce sont de vieux tronçons inutilisés, le suicide est impossible, mais la mise en scène mobilise quelques instants le quartier. Pourquoi cette mise en scène, justement ? Patience, nous le saurons un peu plus tard. Tout comme nous apprendrons que le héros du livre est un spectateur de la scène. Première puce à l’oreille, cette réflexion du scripteur à propos de ce garçon : « c’est peut-être la première fois que ce garçon pressent, de façon imprécise et fugace, que ce qui est inventé peut avoir plus de poids et de crédit que la réalité, plus de vie propre et plus de sens, et par conséquent plus de possibilités de survie face à l’oubli. » On devine que cet enfant a certains dons littéraires, ou du moins une appétence à l’imaginaire. On apprend plus tard qu’il voudrait être pianiste virtuose, mais un accident de travail (il est apprenti) lui fait perdre un doigt. Il se rêvera en pianiste « aux neuf doigts » . En attendant, à divers moments, il invente des histoires pour ses copains, tenant compte ou non des contraintes que ceux-ci lui imposent, notamment quant au choix du beau rôle dans le western qu’il improvise.

Alors, écrivain ? Nous verrons bien. C’est un enfant à part, décalé par sa naissance et sa mystérieuse adoption (non officielle), dont le nom n’est pas le vrai nom. Cette prise de conscience ne peut que développer une appétence au mystère. Bien qu’il soit dit à son propos que « La vie des autres, si les autres ne sont pas dans les romans ou dans les films, ne mérite à ses yeux qu’un regard par-dessus l’épaule et une considération ennuyée » , on découvre au contraire un enfant très attentif aux signes et aux gens qui l’entourent, au métier de son père (qui n’est pas qu’un simple vendeur de raticides), à l’érotisme des affiches de cinéma ou de théâtre, aux personnages qui peuplent son quartier et son QG, le café Rosales, les ragots qui y circulent, notamment à propos de Victoria Mir, kiné à domicile, de ses « mains audacieuses, qui dispensaient frictions corporelles et calmaient diverses ardeurs » , et son histoire avec cet ancien footballeur, boiteux, M. Alonso. Notre héros, Ringo, sera impliqué dans cette histoire. C’est avec M. Alonso qu’il passera sa première soirée au Barrio Chino, sa première cuite... Ce magnifique roman est une immersion dans les quartiers populaires de Barcelone sous la dictature, entre les sous-entendus politiques et l’espoir de n’être pas abandonné par le reste du monde… Une écriture fine, rêveuse, un sfumato sensuel, une brume sonore et dorée dans la nuit : il importe de bien écrire les rêves.

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