Chronique Les Désarçonnés de Pascal Quignard

Par Olivier Renault Librairie L’Arbre à Lettres (Paris 14e)

Les désarçonnés. Ce sont ceux qui sont tombés de cheval : saint Paul, foudroyé par une vision ; Brantôme, mis à terre par une anicroche lors d’une bataille ; Montaigne, victime d’un accident de cheval. Chaque chute inopinée est une expérience en soi, une rupture d’avec le monde qui peut engendrer une conversion, l’écriture de Mémoires ou d’Essais. Chaque fois, c’est d’une sorte de mort qu’il s’agit, ce qui fait dire à Quignard qu’écrire, c’est survivre, et que, ces écrivains étant comme revenus à ce monde, « les écrivains sont les deux fois vivants ». À partir de ces hapax, l’auteur développe une série de liens logiques, à partir du cheval : la figure du centaure, celle du cerf, de la chasse, de la guerre. Le cerf, libre, « fuyant les hommes, toujours indomesticables, farouches jusqu’au fond de leur âme », antagoniste – malgré l’homophonie –, du serf. Certes, l’apologie de la liberté et de l’affranchissement ne sont pas nouveaux chez Quignard, ni les questions de la désertion et de la solitude absolue ; mais il semble que, dans ce livre-ci, il aille encore plus loin et que sa force nous frappe par déflagrations décalées et angles multiples. L’apologie de la fuite (Villa Amalia, par exemple) est réaction à la chasse, elle-même autre forme de la guerre. La guerre, c’est la grande jouissance de l’humanité : « Il faut relire la presse de l’année 1914. Il faut lire la joie insensée qui se saisit de tous les peuples de l’Europe, durant l’été, à l’idée d’entrer en guerre. » « N’omettez jamais dans la cause des guerres le plaisir de se battre. » Vous préférez son avatar, la chasse ? « C’est Montaigne qui a écrit cette autre phrase terrible : “ Chasser sans tuer c’est aimer sans jouir. ” » Au-delà d’une simple condamnation, Pascal Quignard nous fait penser, nous amène progressivement vers le trouble profond des connivences sociales et lexicales : si « exciter s’est d’abord dit des chiens » que l’on lance vers les proies, afin de les faire sortir, surgir, jaillir, c’est aussi l’acte de lecture, tout aussi prédateur : « Pourchasser et lire ne se discernent pas chez le lettré : in-citation des passages que ses yeux lisent et ex-citation des fragments que sa main arrache au sein des livres qu’il lit. » Au fil du parcours, on découvre d’étranges postures, telle l’opisthotonie, cette « Position d’extase : position de mort », ces cambrures extatiques que l’on retrouve dans certains fossiles ou chez certains peintres (Caravage). Pratique de la convulsion devant la mort, ces foudroyés laissent leur trace dans le temps. L’auteur explore l’Histoire – qu’il définit comme étant « Là où le commencement cesse » – et la Préhistoire, débusquant la logique du lien social, nous rappelant qu’« il y a une solidarité du mal ». Pourtant, rien de plus actuel que ce livre qui décrypte ce qui mène aux actes terroristes et meurtres de masse si contemporains (voyez le chapitre « Le sorite de Hannah Arendt »), analyse notre monde si civilisé, si technologique, si sauvage. Prédateur de mots, Quignard s’aide de cette étrange compagnie de solitaires que sont Freud, Bataille, Sade, Winnicott, et quelques autres. Pas de mots d’ordre, mais des intimations à penser par soi, des cris rapportés, tel celui, sidérant, d’Emmanuel Lévinas, début 1968, ulcéré par Ulysse et tous ces Grecs, obsédés par le désir de « rentrer chez eux ». Qu’est-ce qu’un chez-soi, et pour quoi faire ? Fuyez donc, amis lecteurs, fuyez où vous voulez avec en tête cette phrase : « Sigmund Freud disait que le recueillement autour d’un livre était la seule contribution positive qu’aient trouvée les hommes au processus redoutable de la civilisation. » Inutile de préciser que ce livre frais, percutant, insaisissable, y contribue à sa singulière manière.

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