Chronique Aberration de lumière de Gilbert Sorrentino

Olivier Renault Librairie L’Arbre à Lettres (Paris 14e)

Sorrentino est l’un des rares écrivains « postmodernes » à savoir allier d’innovantes techniques narratives à une véritable étude de mœurs, sans concessions, mais avec une belle dose d’humour.

Gilbert Sorrentino n’aime pas le linéaire. Une histoire peut être racontée de cent, mille façons différentes. Tout comme l’aberration de la lumière faisant que, selon le point de vue du spectateur et son mouvement, le point d’émission de celle-ci n’est pas là où l’on croit le percevoir, le lecteur peut lire une histoire – ou plutôt plusieurs – dans la variation en fonction du point de vue des différents personnages, de leur style, obsessions, intérêts ou mauvaise foi. Faulkner avait bien sûr ouvert la voie, en 1929 (année de la naissance de Sorrentino), avec Le Bruit et la fureur. Mais, en plus de varier les éclairages sur des faits supposés identiques, l’auteur de Salmigondis/Mulligan Stew (Ed. Cent Pages) varie les formes : narration intérieure, dialogues, lettres et surtout ces amusants jeux de questions/réponses sur les motivations, états d’esprit, obsessions et pensées profondes des personnages. Chacun d’entre eux n’hésite pas, d’ailleurs, à jeter son fiel sur tel ou tel personnage, fiel souvent mâtiné de propos racistes, xénophobes, religieux… Nous sommes en 1939, à la veille de la Seconde Guerre mondiale, et l’action se passe dans une ferme du New Jersey tenue par des Allemands… Mais l’action, justement ? Plusieurs personnages prennent leurs vacances ensemble, comme tous les ans, dans cette ferme. Billy, 10 ans, bigleux et victime de nombreux sarcasmes, est en quête d’une figure paternelle depuis que son père a quitté sa mère Marie pour sa secrétaire (une Irlandaise dont les descriptions imprécatoires faites par Marie sont souvent très drôles). Son père John McGrath (et donc grand-père de Billy) la surveille de près. Il faut dire qu’un play-boy vient de débarquer à la ferme, Tom Thebus, fraîchement divorcé lui aussi. Marie quitte son habituelle pudeur, s’achète un nouveau maillot de bain révélant ses formes, de jolies chaussures à talons qui mettent ses jambes en valeur. Billy aimerait bien les voir ensemble, mais son grand-père voit tout cela d’un autre œil. Veuf depuis quelques mois, dragué par Helga, une Allemande veuve et pensionnaire à la ferme, il se refuse, malgré son inclination pour elle, à nouer une véritable idylle, considérant que si son désir pour Helga n’est pas réel ou assouvi, alors, celui de Tom pour Marie ne le sera pas non plus… John déteste Tom, ce « petit dieu en papier mâché, rustine sur le cul d’un homme, aussi faux qu’un billet de trois dollars, Monsieur Pimbêche, millionnaire à cinq cents dollars, riche comme un Nègre ». Marie aussi se déchaîne sur Margie, cette « roulure » irlandaise, « boudin des bas-fonds », « Miss Grosse Truie », cause de son abandon. Sacré ragoût émotionnel et libidinal ! Valse des médisances, des désirs plus ou moins avoués, confusion des intérêts et aveuglements sur soi : rien n’échappe à l’œil vif du moraliste Sorrentino. Aberration de lumière ressemble à une fusion réussie de Salmigondis et de La Lune dans son envol (Actes Sud).

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