Chronique L’Éclaircie de Philippe Sollers

Par Olivier Renault, Librairie L’Arbre à Lettres, Paris 14e

Sollers nous offre un court, vif, joyeux et percutant roman. Ses personnages se superposent dans les affinités sélectives, inventent un art du temps, affranchis de la mise au pas sociale, volutes insaisissables pour les « ralentis » volontaires. Une trouée par gros temps, la déchirure du ciel.

Les nuages sont lourds, la morosité s’installe, le catastrophisme s’instille en nos fibres : tous n’en meurent pas, mais tous semblent atteints. Tous ? Non, certaines exceptions savent qu’il existe aussi une autre vie dans les plis et replis de notre époque, un autre temps invaginant le nôtre. Il s’agit de saisir sa spirale bénéfique. Sollers le sait, depuis toujours, et ses personnages, aux antipodes des héros ou anti-héros des romans contemporains, vivent dans une clandestinité en plein jour, sans culpabilité. Ou alors, dans la culpabilité du rêve : « Le rêve vous fait coupable mais pas responsable, c’est un crime sans conséquences. Vous n’avez pas à prendre en charge vos agissements douteux » .

Ce hors temps n’est pas l’ignorance de l’époque, mais sa simple négation par la critique, le rire, la relativisation des phénomènes que l’on prendrait trop au sérieux (les affaires Bettencourt, Strauss-Kahn, les marchés financiers, etc.). Simple coup d’œil acéré de moraliste sur l’humaine et pitoyable comédie.

Cela commence par une histoire d’inceste. Sollers avait déjà traité ce thème, sous l’angle père-fille, dans Les Folies françaises ; cette fois-ci, c’est l’angle frère-sœur. Anne, sa sœur Anne le voit-il venir ? Comme souvent avec les personnages féminins chez Sollers, oui, mais en partie seulement. Elle a six ans de plus que lui, elle est belle, élégante, une étrange connivence et en même temps, pas de ressemblance physique (adulte, ceux qui les croisent les prennent pour des amants), ni dans le mode de vie : à 26 ans, elle a déjà deux fils, elle aura une fille plus tard d’un autre mariage. Lui, une vie plus libre, l’écriture, dont ils ne parlent pas (sauf une fois). Que s’est-il passé entre eux ? Cette connivence, un trouble physique, pour le reste, vous verrez bien. Une femme dans la Comédie, qui n’en est pas tout à fait dupe, mais qui continue.

Un jour le narrateur reçoit une invitation à dîner chez une dame, Lucie D., « à l’occasion de l’arrivée définitive d’Histoire de ma vie de Giacomo Casanova à la Bibliothèque nationale de France » . Lucie ressemble à sa sœur, magie, correspondance des lieux (elle est aussi bordelaise), du goût (Casanova, le vin : héritière d’un propriétaire d’un grand cru), des codes (VE 1725, Venise et Casanova, bien sûr) ; « les dés sont jetés, le reste va suivre » . Lucie est intelligente, fortunée, cultivée. « Les grandes bourgeoises intelligentes (il y en a encore quelques-unes) savent qu’elles pourraient en savoir beaucoup plus. Mme D. connaît bien son monde, mais voilà : elle s’ennuie. » Le narrateur la compare à Berthe Morisot dans Le Balcon de Manet, située « à côté de deux personnages d’époque insignifiante. Elle est ainsi projetée dans l’avenir, elle troue la toile, elle sent qu’elle est en retard, comme tous les acteurs inconscients présents. Coup de foudre noir anti-social, le plus rare. " Je ne vois que des gens qui n’ont plus rien à m’apprendre ", dit-elle. » Avec le narrateur, elle s’amusera, elle apprendra, elle lui fera des cadeaux de temps, de sensations, d’expositions particulières. Elle loue donc un studio rue du Bac où ils se retrouveront régulièrement pour se « désennuyer » . « On ne fait pas l’amour avec des personnes sociales. » Les rencontres jouent sur d’autres affinités : amour physique, conversations, tableaux en forme de surprise, une sortie du temps.

L’art romanesque de Sollers est celui de l’invention de sa liberté : celle de la forme et celle des personnages. « Ce roman, je le filme intérieurement en permanence comme antidote aux caméras de surveillance. À partir de lui, je peux mieux diriger les prélèvements qui sont pratiqués sur moi, photos, vidéos. On peut m’évacuer en images, je tiens le vrai script, la contre-archive cryptique. » En plus de Casanova, inventeur perpétuel de sa vie en mouvement, le narrateur s’intéresse aussi beaucoup à Manet et à Picasso. Manet, dont l’extraordinaire fraîcheur, son rapport aux femmes et sa frontalité dérangent. Si les bourgeois et les critiques ont fini par s’accommoder des impressionnistes, « Avec Manet, c’est plus compliqué, il y a là quelque chose qui ne marche pas. C’est pourtant simple : ses tableaux sont des romans pleins de micro-poèmes, mais d’abord des romans, avec des femmes gênantes » . Idem pour Picasso, dont la liberté et le génie artistique attirent autant qu’ils repoussent, séduisent en refusant l’asservissement. « Évidemment, cette liberté physique et nerveuse choque les ralentis de tous bords. » D’où la litanie des femmes jalouses, rancunières ou pleureuses. Sauf Eva, « Ma Jolie » , peut-être la seule qui l’ait vraiment aimé, période joyeuse et inventive de Montparnasse, avant la maladie et la mort.

Et l’histoire ? L’intrigue ? On s’en fout, elle est partout, nulle part, des histoires, il n’y a que ça. Les romans de Sollers sont une transmission de connaissances et d’expériences éprouvées par un sujet affranchi de l’assujettissement. Les « Identités Rapprochées Multiples » s’activent, dynamiques. L’Apocalypse a déjà eu lieu, ça n’est pas si grave, l’expérience continue tout de même, en secret. « Au xxi e , magnifique aurore, lecteurs et lectrices, doués d’un nouveau corps amoureux, découvrent que rien n’a disparu, que tout revient et se fait sentir dans les fibres. Tu peux te détruire et mourir, ça ne change rien. »

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