Chronique En finir avec Eddy Bellegueule de Edouard Louis

François Reynaud Librairie des Cordeliers (Romans-sur-Isère)

« Il est bizarre Eddy avec ses manières de tapette. Pourquoi il est comme ça ? Il fout la honte à toute la famille ! C’est un mec oui ou merde ?! » Difficilement, un garçon prend conscience de son homosexualité et de la haine violente qu’elle suscite dans son milieu rural et précaire.

Longtemps encore après avoir refermé En finir avec Eddy Bellegueule, la stupéfaction persiste. L’impression d’avoir lu un livre écrit avec un sentiment de nécessité comme on en rencontre rarement. Ce qui reste, c’est cette impression d’avoir traversé un roman d’un autre siècle, embourbé dans une France d’avant, une France que l’on ne veut plus voir, dont on aurait un peu honte et dont il n’y a effectivement aucune raison d’être fier. Une France refoulée qu’Édouard Louis nous balance magnifiquement en pleine figure et que l’on a tellement de mal à admettre comme contemporaine à la nôtre. Et pourtant ! Toute la misère de ce roman s’est épanouie en Picardie durant la grosse dizaine d’années qui vient de passer… Car Eddy Bellegueule a bel et bien existé. Eddy Bellegueule, c’était le nom d’Édouard Louis, l’auteur de ce livre, avant qu’il n’en change pour un matricule moins tape à l’œil. Il a grandi dans un village oublié, au sein d’une famille recomposée de sept enfants, survivant tant bien que mal avec 700 euros d’allocations mensuelles. Une indigence de moyens qui n’avait d’équivalent que la crasse intellectuelle et sentimentale prospérant sous ce toit. Des gens simples, fiers de l’être en apparence. Une mère qui ne « joue pas à la Madame » et multiplie les ménages à droite à gauche pour essayer d’améliorer ce quotidien de boue ; un père qui n’aime ni les pédés ni les Arabes, sans d’ailleurs voir beaucoup des uns ou des autres dans les environs. Et qui boit beaucoup, bien sûr. Mais qui ne boit pas ici, dans ce village où tout le monde s’épie, où les ragots blessent et marquent les mémoires, et où l’on se réjouit de la douleur de son semblable ? L’auteur le sait : ces gens sont plus à plaindre qu’autre chose, il s’agit de gens qui ne s’aiment pas, qui ne savent pas aimer, comme s’ils étaient amputés des sentiments. Édouard Louis ne les épargne pas pour autant, il les montre sous leur véritable jour, c’est-à-dire un très mauvais jour. Il y a tellement d’alcool, tellement d’humiliations ravalées, d’orgueil piétiné et de méchanceté partagée derrière ces croisées qui laissent entrer tellement peu de lumière. Trop de poids pèse sur eux. Trop de conventions de classe leur colle à la peau, comme cette inévitable odeur de frites. Comment pourraient-ils donc reconnaître et admettre qu’une « tapette » vit parmi eux ? Eddy Bellegueule devra trahir son propre univers pour devenir Édouard Louis, et assumer envers et contre tout l’homme qu’il a toujours été. Et fuir bien sûr. Fuir le village, la famille, les coups, la haine du père. Fuir. Cela paraît tellement facile à faire. Ça l’est pourtant si peu ; et comme cela est si simplement dit : « on ignore qu’il existe un ailleurs ».

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